[Traduction] « In the dark sky there are constellations », Lyn Hejinian

Dans le ciel nocturne on
          trouve des constellations, et toutes sont
          érotiques, forçant l'ouverture 
          des rues
Les rues outrepassent en taille les maisons
A l'occasion le corps outrepasse
          le soi
Chaque jour quelqu'un remplace quelqu'un et 
          la tristesse envahit la mère de quelqu'un 
          afin d'outrepasser.
Un lit est une enceinte 
          d'où il est fréquent de disparaître
Au dehors sont les étoiles, spectaculaires
          – en contact,
C'est une question de 
          proportion
C'est érotique quand les parties 
          outrepassent leur proportion

Lyn Hejinian, du recueil The Cell (La Cellule),
15 novembre 1986

 

In the dark sky there
are constellations, all of them
erotic and they break open
the streets
The streets exceed the house
On occasion the body exceeds
the self
Everyday someone replaces someone and
someone’s mother is sad so
as to exceed
The bed is a popular
enclosure from which to depart
Outside the stars are stunning
–touching
It is a question of
scale
It is erotic when parts
exceed their scale

[Traduction] La chute d’Icare – William Carlos Williams

la-chute-dicare-d-apres-pieter-bruegel-l-ancien.jpg

le poème en V.O est disponible ici

 

Si l’on en croit Bruegel
Quand Icare chuta
c’était le printemps

un fermier labourait
son champ
tout le grand spectacle

de l’année écoulée
s’éveillait, fourmillant
tout près

l’orée de la mer
ne se préoccupant
que d’elle

suait sous le soleil
faisant fondre
la cire des ailes

dérisoirement
loin du rivage
il y eut

un plouf presqu’invisible
c’était
Icare se noyant

 


Notes de la traductrice 

J’ai utilisé le mot « dérisoirement » bien qu’un tel mot ne soit pas très usité, au point qu’on puisse croire qu’il n’existe pas ; c’est justement parce que W.C. Williams utilise en anglais le mot unsignificantly qui n’existe pas et est une variation de insignificantly.

J’ai également hésité à mettre pour les derniers vers : « un plouf presqu’invisible / c’était / Icare, noyé » (en VO : a splash quite unnoticed / this was / Icarus drowning). L’idée d’action en cours du « drowning » d’origine se perdait, mais on gardait la baisse de rythme de l’accent tonique anglais Icarus drowning avec la virgule rajoutée.

Enfin, j’ai traduit le titre par « La chute d’Icare » et non pas « Paysage avec la chute d’Icare » comme en anglais (Landscape with the Fall of Icarus), car Williams copiait simplement le titre du tableau de Bruegel ; or en français, celui-ci s’appelle bien simplement « La chute d’Icare ».

Documentation sur la traduction

Camarades lecteurs, comme vous le savez peut-être, j’ambitionne de devenir traductrice (et aussi d’assassiner le traducteur de J.K Rowling pour pouvoir prendre sa place et lire les livres en avant-première). Je me suis fait la réflexion, plus tôt dans la journée, qu’en tant que wannabe traductrice j’aimerais bien connaître une petite base de donnée sur la traduction, les traducteur.ices, tout ça.

Bon, je n’ai sans doute pas la science infuse concernant ce domaine, mais on ne peut nier qu’il m’intéresse. Moi quand quelque chose m’intéresse, je lis des choses dessus et j’en oublie de ranger ma chambre. Je pense donc compiler ici dans les prochains mois les articles que je lis sur le sujet.

  1. Le projet de traduction de Kafka par Laurent Margantin, expliqué sur Diacritik ici (et le site de Laurent Margantin où est postée la dite traduction, ici).
  2. Un article des Echos qui rappelle le caractère indispensable des traducteurs malgré leur statut somme toute assez inconnu.
  3. La vision de la traduction par Markowicz, un article de Libération
  4. Comment j’ai appris à lire par Agnès Desarthe dont j’ai fait une chronique culturelle ici
  5. Is that a Fish in your Ear par David Bellos
  6. Sur l’importance de la relecture en traduction, l’article A l’ombre des traducteurs en pleurs.

The Torn Letter (T. Hardy) – exercice de traduction amateur

[Camarades lecteurs, avant de commencer, je vous prie de ne pas utiliser ma traduction ou mon commentaire sans citer sa source ; c’est une politesse élémentaire, et également ce qui permet à mon blog de se faire connaître ! Merci ♡ ]

Etudiant cette année le poète Thomas Hardy, et ayant dû récemment commenter son poème « The Torn Letter », j’ai été étonnée de découvrir qu’il n’existait pas de traduction française qui était dédiée à ce poème… ou alors je n’ai pas su la trouver, ce qui est également possible.

Dans tous les cas, j’ai pris ça comme un défi et ai décidé de traduire, tant dans la forme poétique que dans le fond, ce poème anglais. Bien qu’ayant une certaine expérience amateur en traduction (je vous renvoie à mon compte fanfiction.net et archive of our own), c’est la première fois que j’essayais de traduire formellement un poème.

NB : Un comparatif avec la version originale est disponible en bonne qualité ici (traduction-the-torn-letter-hardy).

______________________


La lettre déchirée 

1
J’ai déchiré ta lettre en morceaux pas plus grands
Que le duvet des canards bouffant dans le vent
Qu’ils lissent sur les vagues, mouvement constant,

Et ce parmi les temps changeants.

2
Seul laissé sur mon lit dans l’obscurité nue
Je crois t’avoir aperçue dans une vision
Et t’avoir entendue : « pourquoi la dérision

D’une attention, bien qu’inconnue ? »

3
Oui, ma colère enfin avait suivi son cours
Et ma folie d’hier fraîchie par la nuitée
Je souffrais ; ma tristesse ornée de remords lourds

En devenait un vrai regret.

4
Quels jours pensifs, patients doit passer – je pensais –
Cette âme de fibre si tendre, cet auteur
Quelle bonté honore, enfin, l’expéditeur,

De mots si doux, brillant phrasé !

5
Les voyant si précieux, alors, et révolté,
Je cherchai les fragments, trouvai, raccommodai ;
Minuit blanchit avant que je n’ai terminé,

Rassemblant les mots sacrifiés.

6
Mais certains, hélas, des mots que j’avais jeté,
Détruits à jamais, ne purent être retrouvés
Ils étaient ton nom et ton adresse, et jamais

N’ai-je pu les récupérer.

7
J’appris avoir perdu, par cette éruption,
Ta trace. Le sort l’avait décidé ainsi :
Dans la vie, dans la mort, séparés nous serions,

Cette pensée, oui, j’en souffris.

8
Né il y a longtemps, ce douloureux chagrin
Palpite là ; jamais je ne l’ai dépassé
Pour toi, quelle revanche, si tu le savais !

Mais Dieu merci, tu n’en sais rien.


traduction ©isagawa

______________________

Mes choix de traduction

Il fallait tout d’abord choisir la forme que je voulais donner au poème. J’aurais pu ne traduire que le sens, mais le défi perdait du même coup tout son intérêt. Le vers libre, s’il permettait une plus grande liberté, et peut-être une plus grande licence poétique, m’a tentée quelques temps, mais il ne rendait pas non plus justice à la version originale. En effet, les vers de Hardy sont très travaillés : le mètre (meter) de « The torn letter » y est extrêmement rythmé. On pourrait dire, dans un commentaire littéraire, que ce caractère presque lancinant des vers rappelle la présence inconnue mais qui s’éternise dans l’esprit du narrateur – mais c’est aussi et avant tout une preuve de l’extrême attention que portait Hardy à la forme. Il aurait pu écrire un poème au mètre plus irrégulier, comme il l’a déjà fait avec d’autres écrits de At Casterbridge Fair par exemple ; mais ici, le caractère presque scandé de la chose rappelle une ballade, et pour moi, c’était l’alexandrin français qui parvenait le mieux à retranscrire cette forme très travaillée du poème, et son caractère somme toute quasi-religieux.

Néanmoins, j’ai également pris en compte que le poème est très structuré : en effet, chaque strophe est numérotée et ne forme qu’une seule phrase -d’où de nombreux enjambements-, un petit tout, et même une sorte d’épisode. Selon moi, il fallait que je trouve le moyen de retranscrire la mise en exergue de la fin des phrases, cette sorte de ressac qui contribue également à l’esprit lancinant du poème d’origine dont je parlais plus haut ; et quelque chose qui mettrait également en avant la quasi-chute de la huitième strophe. C’est pourquoi j’ai choisi d’utiliser, en chaque fin de strophe, un vers composé en octosyllabes.

NB : Si ces considérations formelles vous intéressent, voici le commentaire que j’ai fait en classe concernant ce poème : commentary-the-torn-letter-hardy.

Je ne dis pas que les rimes que j’ai pu trouver sont exceptionnelles de finesse et d’élégance. Néanmoins, j’estime ne m’être pas trop éloignée du sens d’origine (et pourtant, ma grande peur en commençant était d’abuser de la licence poétique !), et je suis plutôt satisfaite. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez une idée de meilleure rime ? Un poème à me conseiller ? Je vous laisse me dire tout ça dans les commentaires, je retourne raturer dans mon carnet. Bonne soirée 

#JournéeDeLaTraduction

La traduction. Pour certains, elle n’est que le souvenir d’interminables heures de cours d’anglais où le professeur voulait vous faire rentrer l’art de la version dans la tête à coup de mauvaises notes. Pour d’autres, c’est une discipline à laquelle on ne pense tout simplement pas. Pour les derniers enfin, c’est ce qui vous a permis de lire les Harry Potter à 12 ans, quand vous n’étiez pas encore fluent in English.

La traduction, c’est pas mal, mais ça divise.

Personnellement, j’ai toujours aimé ça. En lire d’abord — sans les traducteurs je n’aurais pas pu lire Harry Potter, et sans Harry Potter je ne serais sans doute pas où je suis aujourd’hui — mais aussi y penser. Le concept seul me fascinait.

Ce qui explique que j’ai très rapidement commencé à en faire moi-même. Bon, soyons honnêtes, c’est également parce que j’étais la première de ma classe en anglais, et que devoir ânonner avec les autres élèves les noms des animaux de la ferme n’était pas passionnant. Vu qu’en classe le professeur, quelque soit l’année, tentait de rattraper les plus faibles, mon niveau à moi stagnait (quand il ne baissait pas) et je me suis très vite dit qu’il fallait que je trouve quelque chose à faire en anglais, n’importe quoi, pour m’exercer. Je ne dis pas que j’ai la fibre des langues (je fais aussi de l’allemand et bon, j’aime bien ça mais c’est tout de même pas la même chose), mais l’anglais et moi, depuis longtemps, c’est l’amour fou.

J’avais commencé à lire et écrire des fanfictions quelques temps plus tôt, c’est donc vers ce modèle que je me suis tournée. Mes premières traductions étaient bien évidemment immondes, souvent j’ai demandé l’avis voire l’aide de mes parents, et je ne demandais pas l’autorisation aux auteurs donc les deux ou trois premières que j’ai vraiment achevées n’ont pas été postées. Mais j’ai senti à un moment que je m’améliorais — et c’était également visible en classe. Dans les essays de 200 mots qu’on nous demandait en 3°, j’étais capable de placer des mots comme cuddle (=se pelotonner) tandis que d’autres planchaient encore sur la liste des verbes irréguliers. (J’en ai tiré une assez grosse fierté.)

Et puis, plus la tâche se facilitait pour moi, l’expérience aidant, plus je me suis rendue compte que je ne faisais plus des traductions uniquement pour m’exercer. J’en étais venue à apprécier réellement de me poser dans un coin, le soir, pour traduire un écrit.

Pourquoi ? C’est pourtant assez pénible de traduire un texte, c’est chronophage et le temps qu’on passe à traduire, on le passe à ne pas écrire. Pour une autrice en herbe comme moi, tous ces inconvénients auraient dû me rebuter. Pourtant, j’y prenais goût.

Je l’ai déjà dit : rien que le concept de la traduction me fascine. Pouvoir retrouver exactement la même histoire que celle de la version originale, bien que différente, c’est assez magique quand on y pense. Je veux dire, au Moyen-Âge ou même après, il y avait peu ou prou de traductions, il fallait se démerder et savoir parler anglais pour lire le Harry Potter de l’époque. (Ou alors, fun fact, il fallait savoir parler latin.) Donc la traduction, ça ne va pas de soi. C’est une chance qu’on a de vivre dans une époque qui propose de tels services.

Et puis justement, je trouve en tant qu’autrice en herbe que le travail de traduction est très intéressant. Au fond, quand on traduit, il faut transcrire une langue étrangère dans notre langue ; tandis que quand on écrit, il faut réussir à transcrire notre esprit en mots. C’est le même processus. Dans la traduction comme dans l’écriture, nous parviendrons très rarement à dire, de manière parfaitement littérale j’entends, ce que l’on avait à l’esprit. C’est souvent une source de frustration chez l’auteur amateur — de voir qu’il a une scène en tête, pleine de détails, parfaitement claire, et qu’il n’arrive pourtant pas à l’écrire. La traduction dans ce cas-là peut se révéler utile : elle apprend que le littéral n’est pas toujours le meilleur moyen d’arriver à ses fins. Qu’il faut parfois remodeler ses phrases quand on est bloqué. Passer par l’idiomatique. Contourner. Mais aussi écrire même quand on n’est pas convaincu (car l’omission est la worst thing ever), quitte à reprendre plus tard. Ne pas se décourager.

Je ne sais pas si c’est le cas pour beaucoup de monde, mais personnellement ma facette traductrice m’a beaucoup appris sur ma facette autrice. C’est un travail plein de correspondances, et réellement, ça me fascine. Et je sais très bien que même si je vais crouler sous le travail cette année (prépa sisi tavu), je vais me ménager quelques périodes pour pouvoir continuer à traduire.

Et puis n’oublions pas que sans traduction, nous n’aurions pas Harry Potter. Et ça, c’est beau.


Pour continuer ta lecture, tu peux :

  • aller lire cet article assez bien foutu donnant des conseils sur la traduction, au cas où tu veux te lancer
  • te lancer toi-même dans la traduction, de fanfics par exemple (et si tu veux poster plus tard tes travaux, demande bien à l’auteur original avant — souvent il est ravi de voir que sa fic plait à l’international !)