Protégé : [auto-traduction] big girl now.

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[Traduction] Judging Distances, par Henry Reed

carte omaha beach
Carte Michelin de 1947 décrivant la bataille de Normandie. trouvée ici.
le poème en V.O est disponible ici

 

Note : ce poème, si l’on oublie le fait qu’il a été rédigé en vers, a toutes les caractéristiques de la prose : le rythme ne suit pas de schéma, on n’y trouve pas de rimes. Je ne l’ai pas traduit comme entraînement, simplement parce que je l’aime et que je voulais le mettre à plat pour tout comprendre.
Note 2 : ce poème est initialement publié dans le recueil Lessons of the War par Henry Reed, qui a été pilote pendant la Seconde Guerre Mondiale.


 

JUDGING DISTANCES

Non seulement à quelle distance, mais la manière dont on le dit,
Est une chose cruciale. Peut-être n’atteint-on jamais
L’art d’évaluer une distance, mais au moins l’on sait
Au rapport, rendre compte d’un paysage : le secteur central,
la limite droite de tir, ce que l’on a vu mardi dernier.
Et au moins, l’on sait

Que les cartes sont de temps, non d’espaces, tant que c’est l’armée
Qui en parle — la raison étant,
Que l’on ne doit pas perdre de temps. Encore une fois, l’on sait
Qu’on compte trois types d’arbres, trois seulement, le pin, le peuplier
Et celui dont la cime broussaille ; et enfin,
Que les choses sont des choses, et rien de plus.

Pour faire simple, on n’appelle pas une grange une grange,
Ou un champ au loin, où des moutons paissent tranquillement.
Jamais l’on ne doit être trop certain. L’on doit dire, pendant le rapport :
A cinq heures, dans le secteur central, on trouve une douzaine
De ce qui semble être des animaux ; quoi que l’on fasse
Ne pas appeler ces salauds des moutons.

C’est très clair, j’en suis sûr ; et supposons, pour donner un exemple,
Que celui du fond, endormi, s’efforce de nous dire
Ce qu’il voit, là-bas vers l’ouest, et à quelle distance,
Une fois qu’il a bien observé. Là-bas vers l’ouest,
Aux champs d’été, le soleil et les ombres confèrent
Des vêtements de pourpre et d’or.

Les demeures, encore pâles, sont comme un mirage dans la chaleur
Et sous les ormes boursouflant un homme et une femme
Sont étendus délicatement. Tout cela, peut-être, juste pour dire,
Qu’on trouve à la gauche de la limite de tir une rangée de maisons
Et que sous des peupliers, ce qui semble être deux humains
Semble s’aimer.

Sauf que cette réponse est de celles qu’à juste titre
L’on classe dans modérément satisfaisante, la raison étant
Que l’on y a omis deux choses, deux choses très importantes.
Allons, ces êtres humains : dans quelle direction sont-ils
Et à quelle distance, diriez-vous ? Et n’oubliez pas
Il faut prendre en compte les angles morts.

Il faut prendre en compte les angles morts ; et je n’ai sans doute pas
L’art d’évaluer une distance ; je peux seulement m’aventurer
A dire que peut-être entre moi et ces apparents amoureux,
(Qui, incidemment, semblent en avoir terminé,)
A sept heures des maisons, l’on compte une distance
De près d’un an et demi.


 

NdT : ce poème m’a causé du souci à cause du vocabulaire militaire et mathématique utilisé. Je note ici les sites et références utilisées pour comprendre.

– explication et remarques intéressantes sur le poème en général ici
– « the central sector, / The right of arc and that, which we had last Tuesday »
– « dead ground » : une équivalence exacte du terme n’existe pas, celui-ci désignant dans le jargon militaire  « an area of ground hidden from an observer due to undulations in the land » (cf ce site). Sur un autre site -que j’ai perdu- la définition précisait que les soldats devaient être méfiants envers ce deadground car il pouvait cacher des dangers, tels que des soldats ennemis prêts à les canarder. la traduction « angle mort », pour ce côté caché d’où peut venir un danger inattendu, m’a semblé la plus adaptée.

 

[Traduction] « In the dark sky there are constellations », Lyn Hejinian

Dans le ciel nocturne on
          trouve des constellations, et toutes sont
          érotiques, forçant l'ouverture 
          des rues
Les rues outrepassent en taille les maisons
A l'occasion le corps outrepasse
          le soi
Chaque jour quelqu'un remplace quelqu'un et 
          la tristesse envahit la mère de quelqu'un 
          afin d'outrepasser.
Un lit est une enceinte 
          d'où il est fréquent de disparaître
Au dehors sont les étoiles, spectaculaires
          – en contact,
C'est une question de 
          proportion
C'est érotique quand les parties 
          outrepassent leur proportion

Lyn Hejinian, du recueil The Cell (La Cellule),
15 novembre 1986

 

In the dark sky there
are constellations, all of them
erotic and they break open
the streets
The streets exceed the house
On occasion the body exceeds
the self
Everyday someone replaces someone and
someone’s mother is sad so
as to exceed
The bed is a popular
enclosure from which to depart
Outside the stars are stunning
–touching
It is a question of
scale
It is erotic when parts
exceed their scale

[Traduction] La chute d’Icare – William Carlos Williams

la-chute-dicare-d-apres-pieter-bruegel-l-ancien.jpg

le poème en V.O est disponible ici

 

Si l’on en croit Bruegel
Quand Icare chuta
c’était le printemps

un fermier labourait
son champ
tout le grand spectacle

de l’année écoulée
s’éveillait, fourmillant
tout près

l’orée de la mer
ne se préoccupant
que d’elle

suait sous le soleil
faisant fondre
la cire des ailes

dérisoirement
loin du rivage
il y eut

un plouf presqu’invisible
c’était
Icare se noyant

 


Notes de la traductrice 

J’ai utilisé le mot « dérisoirement » bien qu’un tel mot ne soit pas très usité, au point qu’on puisse croire qu’il n’existe pas ; c’est justement parce que W.C. Williams utilise en anglais le mot unsignificantly qui n’existe pas et est une variation de insignificantly.

J’ai également hésité à mettre pour les derniers vers : « un plouf presqu’invisible / c’était / Icare, noyé » (en VO : a splash quite unnoticed / this was / Icarus drowning). L’idée d’action en cours du « drowning » d’origine se perdait, mais on gardait la baisse de rythme de l’accent tonique anglais Icarus drowning avec la virgule rajoutée.

Enfin, j’ai traduit le titre par « La chute d’Icare » et non pas « Paysage avec la chute d’Icare » comme en anglais (Landscape with the Fall of Icarus), car Williams copiait simplement le titre du tableau de Bruegel ; or en français, celui-ci s’appelle bien simplement « La chute d’Icare ».

Documentation sur la traduction

Camarades lecteurs, comme vous le savez peut-être, j’ambitionne de devenir traductrice (et aussi d’assassiner le traducteur de J.K Rowling pour pouvoir prendre sa place et lire les livres en avant-première). Je me suis fait la réflexion, plus tôt dans la journée, qu’en tant que wannabe traductrice j’aimerais bien connaître une petite base de donnée sur la traduction, les traducteur.ices, tout ça.

Bon, je n’ai sans doute pas la science infuse concernant ce domaine, mais on ne peut nier qu’il m’intéresse. Moi quand quelque chose m’intéresse, je lis des choses dessus et j’en oublie de ranger ma chambre. Je pense donc compiler ici dans les prochains mois les articles que je lis sur le sujet.

  1. Le projet de traduction de Kafka par Laurent Margantin, expliqué sur Diacritik ici (et le site de Laurent Margantin où est postée la dite traduction, ici).
  2. Un article des Echos qui rappelle le caractère indispensable des traducteurs malgré leur statut somme toute assez inconnu.
  3. La vision de la traduction par Markowicz, un article de Libération
  4. Comment j’ai appris à lire par Agnès Desarthe dont j’ai fait une chronique culturelle ici
  5. Is that a Fish in your Ear par David Bellos
  6. Sur l’importance de la relecture en traduction, l’article A l’ombre des traducteurs en pleurs.

The Torn Letter (T. Hardy) – exercice de traduction amateur

[Camarades lecteurs, avant de commencer, je vous prie de ne pas utiliser ma traduction ou mon commentaire sans citer sa source ; c’est une politesse élémentaire, et également ce qui permet à mon blog de se faire connaître ! Merci ♡ ]

Etudiant cette année le poète Thomas Hardy, et ayant dû récemment commenter son poème « The Torn Letter », j’ai été étonnée de découvrir qu’il n’existait pas de traduction française qui était dédiée à ce poème… ou alors je n’ai pas su la trouver, ce qui est également possible.

Dans tous les cas, j’ai pris ça comme un défi et ai décidé de traduire, tant dans la forme poétique que dans le fond, ce poème anglais. Bien qu’ayant une certaine expérience amateur en traduction (je vous renvoie à mon compte fanfiction.net et archive of our own), c’est la première fois que j’essayais de traduire formellement un poème.

NB : Un comparatif avec la version originale est disponible en bonne qualité ici (traduction-the-torn-letter-hardy).

______________________


La lettre déchirée 

1
J’ai déchiré ta lettre en morceaux pas plus grands
Que le duvet des canards bouffant dans le vent
Qu’ils lissent sur les vagues, mouvement constant,

Et ce parmi les temps changeants.

2
Seul laissé sur mon lit dans l’obscurité nue
Je crois t’avoir aperçue dans une vision
Et t’avoir entendue : « pourquoi la dérision

D’une attention, bien qu’inconnue ? »

3
Oui, ma colère enfin avait suivi son cours
Et ma folie d’hier fraîchie par la nuitée
Je souffrais ; ma tristesse ornée de remords lourds

En devenait un vrai regret.

4
Quels jours pensifs, patients doit passer – je pensais –
Cette âme de fibre si tendre, cet auteur
Quelle bonté honore, enfin, l’expéditeur,

De mots si doux, brillant phrasé !

5
Les voyant si précieux, alors, et révolté,
Je cherchai les fragments, trouvai, raccommodai ;
Minuit blanchit avant que je n’ai terminé,

Rassemblant les mots sacrifiés.

6
Mais certains, hélas, des mots que j’avais jeté,
Détruits à jamais, ne purent être retrouvés
Ils étaient ton nom et ton adresse, et jamais

N’ai-je pu les récupérer.

7
J’appris avoir perdu, par cette éruption,
Ta trace. Le sort l’avait décidé ainsi :
Dans la vie, dans la mort, séparés nous serions,

Cette pensée, oui, j’en souffris.

8
Né il y a longtemps, ce douloureux chagrin
Palpite là ; jamais je ne l’ai dépassé
Pour toi, quelle revanche, si tu le savais !

Mais Dieu merci, tu n’en sais rien.


traduction ©isagawa

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Mes choix de traduction

Il fallait tout d’abord choisir la forme que je voulais donner au poème. J’aurais pu ne traduire que le sens, mais le défi perdait du même coup tout son intérêt. Le vers libre, s’il permettait une plus grande liberté, et peut-être une plus grande licence poétique, m’a tentée quelques temps, mais il ne rendait pas non plus justice à la version originale. En effet, les vers de Hardy sont très travaillés : le mètre (meter) de « The torn letter » y est extrêmement rythmé. On pourrait dire, dans un commentaire littéraire, que ce caractère presque lancinant des vers rappelle la présence inconnue mais qui s’éternise dans l’esprit du narrateur – mais c’est aussi et avant tout une preuve de l’extrême attention que portait Hardy à la forme. Il aurait pu écrire un poème au mètre plus irrégulier, comme il l’a déjà fait avec d’autres écrits de At Casterbridge Fair par exemple ; mais ici, le caractère presque scandé de la chose rappelle une ballade, et pour moi, c’était l’alexandrin français qui parvenait le mieux à retranscrire cette forme très travaillée du poème, et son caractère somme toute quasi-religieux.

Néanmoins, j’ai également pris en compte que le poème est très structuré : en effet, chaque strophe est numérotée et ne forme qu’une seule phrase -d’où de nombreux enjambements-, un petit tout, et même une sorte d’épisode. Selon moi, il fallait que je trouve le moyen de retranscrire la mise en exergue de la fin des phrases, cette sorte de ressac qui contribue également à l’esprit lancinant du poème d’origine dont je parlais plus haut ; et quelque chose qui mettrait également en avant la quasi-chute de la huitième strophe. C’est pourquoi j’ai choisi d’utiliser, en chaque fin de strophe, un vers composé en octosyllabes.

NB : Si ces considérations formelles vous intéressent, voici le commentaire que j’ai fait en classe concernant ce poème : commentary-the-torn-letter-hardy.

Je ne dis pas que les rimes que j’ai pu trouver sont exceptionnelles de finesse et d’élégance. Néanmoins, j’estime ne m’être pas trop éloignée du sens d’origine (et pourtant, ma grande peur en commençant était d’abuser de la licence poétique !), et je suis plutôt satisfaite. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez une idée de meilleure rime ? Un poème à me conseiller ? Je vous laisse me dire tout ça dans les commentaires, je retourne raturer dans mon carnet. Bonne soirée