Update sur mon gros projet de traduction

J’en avais déjà parlé ici : j’avais pour projet de traduire un essai d’une trentaine de pages, de l’allemand au français. Une première pour moi (autant la langue que la longueur !), qui s’est révélée vraiment intéressante, d’autant plus que le sujet me passionnait : c’est une étude sur l’intertextualité entre les textes classiques et modernes ; l’autrice, Maria Backhaus, s’interroge beaucoup sur le lien intrinsèque entre les fanfictions et l’intertextualité.

J’en suis enfin venue à bout ! J’ai contacté Mme Backhaus pour lui demander son accord quant à cette traduction amateure, et elle a été très enthousiaste. Sachant que je ne suis pas passée par ma professeure d’allemand pour la relecture, Mme Backhaus a tout de même demandé à voir mon travail avant publication Après sa relecture, je serai libre de le poster et partager !

EDIT DU 13.01.18

L’article est posté !!
Vous pouvez le trouver sur mon compte academia, ici. J’espère sincèrement qu’il vous plaira et vous intéressera autant qu’il m’a intéressée (c’est-à-dire, assez pour que j’ai envie de le traduire alors que j’ai déjà trop de travail sur les bras). Si vous voyez une faute de français passée au travers de ma relecture, n’hésitez pas à me l’indiquer.

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[auto-traduction] big girl now.

le poème original est ici.

[note : la traduction n’est pas littérale mais étant l’autrice du poème en anglais, je me suis permise de modifier deux-trois mots pour garder la musicalité et les presque-rimes]

se tenir loin de la foule
les yeux fixés dans tes yeux
c’est là que tout commence, peut-être

se tenir loin et si proche
se retourner sur mes reproches
vont-ils jamais disparaître, je ne sais

et j’ai
j’ai
espéré changer le monde
espéré qu’il ne tourne plus si vite
espéré que tout irait bien

mais devine
quoi
le monde tournait encore, après
les plaies brûlaient encore, après
et c’est le monde qui m’a changée ;
est-ce une si mauvaise chose, je ne sais

se tenir droite, sur le front une couronne
de détritus, de feuilles persistantes et de plomb, tout à la fois
au final, tout commence, c’est à ce moment-là

une superbe tragédie
quand le monde te force à faire face à tes peurs
quand tu n’as d’autre choix qu’affronter tes pleurs

et moi,
moi,
j’adorerais m’allonger dans ces ruines
j’adorerais pouvoir rester une gamine qui chouine
comme je l’étais avant, puérile, puérile
à pleurer pour rien au lieu de protéger un cœur qui se fait acier

mais devine
quoi
tu te souviens cette nuit-là quand j’aurais aimé t’avoir embrassée
tu te souviens de ta main au creux de mon dos posée
tu te souviens de la première fois que l’on s’est rencontrées ?
tu avais une mauvaise intuition et j’avais dit : “mais tout de même ne veux-tu pas essayer”

(et tu avais dit que je te briserais le cœur, je crois
mais amour, ça va
j’imagine que ça va
nous sommes quittes, je briserais mon cœur à moi

tout pareil)

[Traduction] Judging Distances, par Henry Reed

carte omaha beach
Carte Michelin de 1947 décrivant la bataille de Normandie. trouvée ici.
le poème en V.O est disponible ici

 

Note : ce poème, si l’on oublie le fait qu’il a été rédigé en vers, a toutes les caractéristiques de la prose : le rythme ne suit pas de schéma, on n’y trouve pas de rimes. Je ne l’ai pas traduit comme entraînement, simplement parce que je l’aime et que je voulais le mettre à plat pour tout comprendre.
Note 2 : ce poème est initialement publié dans le recueil Lessons of the War par Henry Reed, qui a été pilote pendant la Seconde Guerre Mondiale.


 

JUDGING DISTANCES

Non seulement à quelle distance, mais la manière dont on le dit,
Est une chose cruciale. Peut-être n’atteint-on jamais
L’art d’évaluer une distance, mais au moins l’on sait
Au rapport, rendre compte d’un paysage : le secteur central,
la limite droite de tir, ce que l’on a vu mardi dernier.
Et au moins, l’on sait

Que les cartes sont de temps, non d’espaces, tant que c’est l’armée
Qui en parle — la raison étant,
Que l’on ne doit pas perdre de temps. Encore une fois, l’on sait
Qu’on compte trois types d’arbres, trois seulement, le pin, le peuplier
Et celui dont la cime broussaille ; et enfin,
Que les choses sont des choses, et rien de plus.

Pour faire simple, on n’appelle pas une grange une grange,
Ou un champ au loin, où des moutons paissent tranquillement.
Jamais l’on ne doit être trop certain. L’on doit dire, pendant le rapport :
A cinq heures, dans le secteur central, on trouve une douzaine
De ce qui semble être des animaux ; quoi que l’on fasse
Ne pas appeler ces salauds des moutons.

C’est très clair, j’en suis sûr ; et supposons, pour donner un exemple,
Que celui du fond, endormi, s’efforce de nous dire
Ce qu’il voit, là-bas vers l’ouest, et à quelle distance,
Une fois qu’il a bien observé. Là-bas vers l’ouest,
Aux champs d’été, le soleil et les ombres confèrent
Des vêtements de pourpre et d’or.

Les demeures, encore pâles, sont comme un mirage dans la chaleur
Et sous les ormes boursouflant un homme et une femme
Sont étendus délicatement. Tout cela, peut-être, juste pour dire,
Qu’on trouve à la gauche de la limite de tir une rangée de maisons
Et que sous des peupliers, ce qui semble être deux humains
Semble s’aimer.

Sauf que cette réponse est de celles qu’à juste titre
L’on classe dans modérément satisfaisante, la raison étant
Que l’on y a omis deux choses, deux choses très importantes.
Allons, ces êtres humains : dans quelle direction sont-ils
Et à quelle distance, diriez-vous ? Et n’oubliez pas
Il faut prendre en compte les angles morts.

Il faut prendre en compte les angles morts ; et je n’ai sans doute pas
L’art d’évaluer une distance ; je peux seulement m’aventurer
A dire que peut-être entre moi et ces apparents amoureux,
(Qui, incidemment, semblent en avoir terminé,)
A sept heures des maisons, l’on compte une distance
De près d’un an et demi.


 

NdT : ce poème m’a causé du souci à cause du vocabulaire militaire et mathématique utilisé. Je note ici les sites et références utilisées pour comprendre.

– explication et remarques intéressantes sur le poème en général ici
– « the central sector, / The right of arc and that, which we had last Tuesday »
– « dead ground » : une équivalence exacte du terme n’existe pas, celui-ci désignant dans le jargon militaire  « an area of ground hidden from an observer due to undulations in the land » (cf ce site). Sur un autre site -que j’ai perdu- la définition précisait que les soldats devaient être méfiants envers ce deadground car il pouvait cacher des dangers, tels que des soldats ennemis prêts à les canarder. la traduction « angle mort », pour ce côté caché d’où peut venir un danger inattendu, m’a semblé la plus adaptée.

 

[Traduction] « In the dark sky there are constellations », Lyn Hejinian

Dans le ciel nocturne on
          trouve des constellations, et toutes sont
          érotiques, forçant l'ouverture 
          des rues
Les rues outrepassent en taille les maisons
A l'occasion le corps outrepasse
          le soi
Chaque jour quelqu'un remplace quelqu'un et 
          la tristesse envahit la mère de quelqu'un 
          afin d'outrepasser.
Un lit est une enceinte 
          d'où il est fréquent de disparaître
Au dehors sont les étoiles, spectaculaires
          – en contact,
C'est une question de 
          proportion
C'est érotique quand les parties 
          outrepassent leur proportion

Lyn Hejinian, du recueil The Cell (La Cellule),
15 novembre 1986

 

In the dark sky there
are constellations, all of them
erotic and they break open
the streets
The streets exceed the house
On occasion the body exceeds
the self
Everyday someone replaces someone and
someone’s mother is sad so
as to exceed
The bed is a popular
enclosure from which to depart
Outside the stars are stunning
–touching
It is a question of
scale
It is erotic when parts
exceed their scale

[Traduction] La chute d’Icare – William Carlos Williams

la-chute-dicare-d-apres-pieter-bruegel-l-ancien.jpg

le poème en V.O est disponible ici

 

Si l’on en croit Bruegel
Quand Icare chuta
c’était le printemps

un fermier labourait
son champ
tout le grand spectacle

de l’année écoulée
s’éveillait, fourmillant
tout près

l’orée de la mer
ne se préoccupant
que d’elle

suait sous le soleil
faisant fondre
la cire des ailes

dérisoirement
loin du rivage
il y eut

un plouf presqu’invisible
c’était
Icare se noyant

 


Notes de la traductrice 

J’ai utilisé le mot « dérisoirement » bien qu’un tel mot ne soit pas très usité, au point qu’on puisse croire qu’il n’existe pas ; c’est justement parce que W.C. Williams utilise en anglais le mot unsignificantly qui n’existe pas et est une variation de insignificantly.

J’ai également hésité à mettre pour les derniers vers : « un plouf presqu’invisible / c’était / Icare, noyé » (en VO : a splash quite unnoticed / this was / Icarus drowning). L’idée d’action en cours du « drowning » d’origine se perdait, mais on gardait la baisse de rythme de l’accent tonique anglais Icarus drowning avec la virgule rajoutée.

Enfin, j’ai traduit le titre par « La chute d’Icare » et non pas « Paysage avec la chute d’Icare » comme en anglais (Landscape with the Fall of Icarus), car Williams copiait simplement le titre du tableau de Bruegel ; or en français, celui-ci s’appelle bien simplement « La chute d’Icare ».

Documentation sur la traduction

Camarades lecteurs, comme vous le savez peut-être, j’ambitionne de devenir traductrice (et aussi d’assassiner le traducteur de J.K Rowling pour pouvoir prendre sa place et lire les livres en avant-première). Je me suis fait la réflexion, plus tôt dans la journée, qu’en tant que wannabe traductrice j’aimerais bien connaître une petite base de donnée sur la traduction, les traducteur.ices, tout ça.

Bon, je n’ai sans doute pas la science infuse concernant ce domaine, mais on ne peut nier qu’il m’intéresse. Moi quand quelque chose m’intéresse, je lis des choses dessus et j’en oublie de ranger ma chambre. Je pense donc compiler ici dans les prochains mois les articles que je lis sur le sujet.

  1. Le projet de traduction de Kafka par Laurent Margantin, expliqué sur Diacritik ici (et le site de Laurent Margantin où est postée la dite traduction, ici).
  2. Un article des Echos qui rappelle le caractère indispensable des traducteurs malgré leur statut somme toute assez inconnu.
  3. La vision de la traduction par Markowicz, un article de Libération
  4. Comment j’ai appris à lire par Agnès Desarthe dont j’ai fait une chronique culturelle ici
  5. Is that a Fish in your Ear par David Bellos
  6. Sur l’importance de la relecture en traduction, l’article A l’ombre des traducteurs en pleurs.