Election Day

Et là
Sur la douleur de l’onde,
Je regarde au-delà de la buée
Menaces au bord de moi
J’y survivrai
(peut-être)
 .
C’est le moment d’espérer qu’on me laisse encore être un peu moi
 .
Le bruit et les gens qui passent
Moi au milieu du carrefour
Plus de foi, si ce n’est pour qu’une voiture
M’écrase
Informations, transmissions, réceptions,
Skyline névralgique
Et moi au milieu du carrefour
Capitale du désespoir.
.
.
9.11.16

NB : J’ai retrouvé dans mes notes ce poème écrit en 2016 et resté alors à l’état de brouillon. Un petit mot de contexte : nous étions le neuf novembre, le lendemain de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, et je me sentais – dans ma condition de femme, dans ma condition de queer, dans ma condition de moi de manière générale – très touchée et menacée par tout ça. Ce n’était évidemment pas soulagé par tous mes camarades de classe qui s’étaient moqués au matin de mon visage défait (mais pourquoi t’en fais tout un foin, c’est pas la France, c’est loin, les lois qu’ils vont passer ne te toucheront pas) sans comprendre que c’était le climat global de haine qui me touchait ; un climat que l’élection de Trump avait non pas provoqué mais souligné, montré avec une franchise difficile à supporter pour moi à l’époque. D’autant que je revenais de vacances d’été sur la côte Est des Etats-Unis et que je ne pouvais pas croire que ces lieux qui m’avaient tellement inspirée et fait respirer (NYC, Boston, Washington principalement !) se retrouvaient avec un tyran pareil à leur tête.
Je me souviens très bien de ma petite sœur, à la table du petit déjeuner le lendemain matin de l’élection, qui me voyant arriver m’a dit : « C’est le moment de commencer à paniquer. »
Après le lycée, en rentrant à la maison, je suis passée devant un gratte-ciel près de chez moi vitré du sol au plafond ; brusquement j’ai eu une réminiscence de mes vacances à New York et de tous ces buildings vitrés, et j’ai senti une véritable détresse, l’impression que le monde entier était lié dans la haine, que de la froideur des vitres miroirs de Villeurbanne à celles de New York il n’y avait qu’un pas. Cette route, ce gratte-ciel, ce lampadaire à côté de moi, à ce moment-là, étaient le centre du monde, un trou noir qui m’attirait et m’engloutissait.
Puis le feu est passé au vert pour les piétons et j’ai été tiré de mes pensées par quelqu’un, un collégien j’imagine, qui m’a bousculée pour traverser.  C’était un instant très étrange et comme retiré du temps.
(J’imagine que c’est sur les instants étranges et retirés du temps qu’on fait des poèmes.)
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Derniers mots.

J’ai écrit une lettre de suicide aujourd’hui. Pas le mien. Celui d’un ami.
Il a dit récemment : si le rdv avec le psychiatre ne donne rien, j’arrête d’essayer. Je connais sa situation. Je sais ce qu’il voulait dire.
Alors j’ai écrit une lettre. Je ne sais pas encore si je dois lui donner.

C’est dur d’écrire une lettre de deuil à quelqu’un qui n’est pas encore mort. On se dit : c’est une lettre de dernière chance, après ce sera foutu alors je ne me mets pas de filtre. Mais on en met forcément. Tu écris à quelqu’un de fragile, une personne en souffrance dont tu ne veux que le bonheur. Tu te demandes si tu devrais lui donner la lettre, ou si ça va briser la dernière barrière, de voir que quelqu’un le considère déjà assez mort pour lui faire une lettre pareille. Tu as envie de lui écrire : je suis désolée d’être égoïste, à te demander de vivre juste parce que je ne veux pas d’un monde sans toi, alors que je me suis toujours doutée d’une certaine manière que tu n’étais pas fait pour le monde des vivants. Mais c’est violent et triste, et tu te dis– et s’il passe à l’acte à cause de mes mots, « tu n’appartiens pas au monde des vivants », et s’il passe à l’acte alors que sans toi il aurait eu une chance.
Tu ne veux pas sa mort.
Je ne veux pas sa mort, je ne veux pas d’un monde sans lui.
Je veux juste. Je ne sais pas. Je veux lui dire, par écrit, tout ce que je sais que je lui dirai lorsqu’il sera parti et que le soir, j’inventerai au fond de mon lit tous les mots que je n’ai pas eu le temps de lui dire.

J’ai écrit une lettre de suicide. Son titre : tout ce dont je veux que tu saches avant de mourir. La première phrase, c’est : « Je suis tellement, tellement heureuse de t’avoir rencontré. »

TMI

[TW : maladie, déprime. prenez soin de vous.]

 

« CADASIL ». Vous l’avez déjà vu quelque part ? Vous en avez déjà entendu parlé, vous ?

Moi pas. Avant que mon père ne soit diagnostiqué, je n’avais jamais entendu ce nom.

Il paraît que c’est très rare comme maladie. Il paraît que c’est si rare que la recherche s’en fout un peu, ce n’est pas rentable peut-être ; si rare qu’on ne connaît pas assez la maladie pour me dire si mon père va d’abord mourir, ou d’abord devenir un légume. Si rare, c’est pour ça qu’on n’a pas encore trouvé de remède.

C’est dégueulasse une maladie. Il n’y a nulle part où en parler tellement c’est dégueulasse. Je suis même honteuse d’en parler ici tellement j’ai l’impression de vous vomir à la gueule. On sait jamais, ça empeste, ça pullule, vous pourriez attraper une connerie.

De ce que j’ai compris, ça fonctionne comme un AVC — un tas de micro-AVCs, en fait. Les vaisseaux sanguins pètent dans le cerveau et inondent les neurones et on perd ses facultés petit à petit. Au début c’est suffisamment rare pour que le cerveau compense et se répare dans les temps ; après, ça se gâte. Le cerveau se noie. Ça fait deux ans et demi que je vois mon père se noyer et un an qu’il a été diagnostiqué.

Il est toujours présent. Il tient des conversations ; même si trouver des mots lui est difficile, qu’il est très fatigué, dépressif chronique, n’a plus de mémoire immédiate et que parfois quand on lui parle on sent qu’un ange passe, quelque part (très, très loin).

Maladie génétique, possiblement héréditaire, dégénérative. Parfois je ne sais plus si c’est son cerveau ou moi qui dégénère.

Je déteste l’odeur de l’hôpital. J’avais lu dans les livres que ça sentait le trop-propre et j’avais associé ça à la javel, je ne comprenais pas le problème ; j’adore l’odeur de la javel, j’adore la piscine. Mais c’est faux. Dans les couloirs ça sent le désodorisant cache-misère, l’incarnation en odeur du mot mièvre ; et dans les chambres ça sent la merde. Mon père porte des couches et il sent la merde.

Je n’en parle pas parce que ça ferait quel genre de conversations ? Toi, c’est quoi l’odeur que tu détestes le plus ? Le souffre ? La transpiration ? Les œufs pourris ? Oh, moi c’est le désodorisant sur fond de merde. Je ne veux pas de ces conversations. Je ne veux pas casser l’ambiance. Je ne veux pas de mon père malade.

Quel small talk de qualité. On va éviter.

C’est une sensation récurrente depuis longtemps : que le monde va trop vite pour moi. Du coup, depuis longtemps, je résumais mes envies ainsi : je voudrais que le monde s’arrête de tourner. Quelques jours. Quelques semaines. Le temps que je le rattrape. Ensuite ça ira. Aujourd’hui, ma perception de moi a changé. Alors qu’avant, j’avais l’impression de vivre trop lentement pour le monde (d’avoir des trains de retard) aujourd’hui j’ai l’impression d’oublier d’exister. Ou de vouloir oublier d’exister.

Je me lève – je vais au lycée – je suis les cours – je rentre. Je fais mes devoirs ou je lis ou je regarde Narcos pour la troisième fois. J’invite mes ami⋅e⋅s à la maison. On rit. Ça va bien, la vie continue quoi. Et puis le soir quand je me couche, je me rends compte que malgré l’impression sur le moment que c’était là et pas si mal et réel, en réalité j’étais en mode automatique.

Le soir quand je me couche je me dis : en fait, tout ce que je fais, c’est pour oublier que j’existe.

Une chance : j’aime les cours. En fait j’adore la prépa. Pas forcément pour les bonnes raisons (les profs incroyables, la gentillesse, les petites promos, faire ce qui me plaît, apprendre) : mais ça m’empêche de réfléchir. J’aime les cours parce que tant que je suis dans l’enceinte du lycée, je pense à tout sauf à moi.

J’avais une psy. Les dix premières séances offertes par la MDPH à moi et ma soeur. J’ai arrêté d’y aller après trois séances. Le courant ne passait pas ; et puis elle insistait beaucoup sur la question de mon propre potentiel diagnostique (je peux décider de me faire tester, à tout moment, pour savoir si la maladie génétique de mon père est dans mon corps à moi aussi), sans doute parce qu’elle pensait que c’était important pour moi. Je ne l’ai pas détrompée, j’aurais dû. Je ne voulais pas en parler. La psy te demande de parler de toi et je voulais oublier que j’existais.

Un jour on parlait du test que je pourrais faire et je lui ai dit moi je m’en fous de l’avoir, mais ma sœur, si on la teste et qu’elle a la maladie, ce sera pas possible, je m’en remettrai pas. A la fin de la séance elle m’a dit : « C’est impressionnant, vous savez. Vous vous inquiétez beaucoup pour les autres. On ne peut accéder à vous que par leur prisme. »

Sur le coup j’étais contente qu’elle dise ça, mais en y repensant j’aurais préféré qu’elle se taise, parce que j’y repense tout le temps.

(Des fois j’aimerais juste arrêter de penser.)

Mais parfois je me rappelle que ce mode automatique, je l’avais avant mon père — avant le diagnostique, je veux dire. Que c’est un truc que je traîne depuis le lycée, ou depuis le collège même, c’est un peu flou. Il se fait juste de plus en plus présent. Je me demande si c’est à cause de la maladie ; si c’est un mécanisme de défense. Ou si c’est juste qu’il est censé se faire plus présent au fil du temps. Si c’est dans ma nature. Ou bien dans l’ordre naturel des choses. Parfois même, je me demande si oublier d’exister, ce n’est pas juste ce truc qui me fait très peur, et qu’on appelle grandir.

Je ne veux pas vraiment avoir la réponse.

Je ne veux plus me demander.

Je voudrais juste que mon père aille bien, et arrêter d’autant réfléchir.

onomatopées

plic, ploc
les gouttes tombent et le ciel est bleu noir gris
je regarde comme sous anesthésie
(il paraît que la pluie c’est si poétique, c’est so romantic)

plic, ploc
les gouttes tombent, le ciel est rouge jaune vert
qu’est-ce que la réalité sous un ciel si austère
(mon égarement est à l’échelle d’une vie : astronomique)

ce sont les rêves qui se vivent à ciel fermé,
dans un cocon
la réalité est à ciel ouvert,
un brusque éclair sur le pas de ta maison

le temps passe, passe (est passé)
le temps plic, ploc
s’efface s’efface (s’est effacé)

les gouttes tombent d’yeux qui savent trop rêver.

Ash Wednesday

je ne me rappelle jamais

la date exacte du mercredi des cendres, à quoi il correspond

trop mécréante pour me souvenir

mais trop creusée, creuse pour oublier ce nom

un jour où peut-être dans les ruines on arrête de prétendre,

“mercredi des cendres”.

 

un phénix ne ferait pas moins de bruit en chantant

que n’en a fait mon cœur quand j’ai lu ce nom

(c’était dans Eliot, quelque chose qui plane, la ville, l’attente, la religion)

“mercredi des cendres”

comme s’il était un jour où tout brûlait sur pied

ou plutôt se consumait. je me demandais

 

est-ce qu’un mercredi pareil j’arrêterais de me sentir

si en décalage avec moi-même

car

j’ai l’impression de courir derrière ce qui existe de moi

ces milliers de brouillons

qui ne me satisfont pas

 

comment construit-on un phare dans une personne

comment instruit-on à quelqu’un à se connaître,

au coeur à tout revoir, il me semble que je gratte à peine la poussière.

que faire pour qu’enfin puissent se croiser

ces milliers de définitions

construites au fil des étés

 

des automnes, des hivers, des printemps.

les cultures qui prennent vie après un incendie,

elles me guident je crois. elles me montrent un chemin.

un mercredi des cendres où je pourrais

entreprendre de combler mon retard sur le temps

de mettre le feu à cette image de moi

 

qui n’est pas encore moi.

 

-teach us to care and not to care
teach us to sit still.

[auto-traduction] big girl now.

le poème original est ici.

[note : la traduction n’est pas littérale mais étant l’autrice du poème en anglais, je me suis permise de modifier deux-trois mots pour garder la musicalité et les presque-rimes]

se tenir loin de la foule
les yeux fixés dans tes yeux
c’est là que tout commence, peut-être

se tenir loin et si proche
se retourner sur mes reproches
vont-ils jamais disparaître, je ne sais

et j’ai
j’ai
espéré changer le monde
espéré qu’il ne tourne plus si vite
espéré que tout irait bien

mais devine
quoi
le monde tournait encore, après
les plaies brûlaient encore, après
et c’est le monde qui m’a changée ;
est-ce une si mauvaise chose, je ne sais

se tenir droite, sur le front une couronne
de détritus, de feuilles persistantes et de plomb, tout à la fois
au final, tout commence, c’est à ce moment-là

une superbe tragédie
quand le monde te force à faire face à tes peurs
quand tu n’as d’autre choix qu’affronter tes pleurs

et moi,
moi,
j’adorerais m’allonger dans ces ruines
j’adorerais pouvoir rester une gamine qui chouine
comme je l’étais avant, puérile, puérile
à pleurer pour rien au lieu de protéger un cœur qui se fait acier

mais devine
quoi
tu te souviens cette nuit-là quand j’aurais aimé t’avoir embrassée
tu te souviens de ta main au creux de mon dos posée
tu te souviens de la première fois que l’on s’est rencontrées ?
tu avais une mauvaise intuition et j’avais dit : “mais tout de même ne veux-tu pas essayer”

(et tu avais dit que je te briserais le cœur, je crois
mais amour, ça va
j’imagine que ça va
nous sommes quittes, je briserais mon cœur à moi

tout pareil)

big girl now.

traduction du poème ici.

standing away from the crowd
looking right into your eyes
this is where it all begins, perhaps

standing away and so near
looking back at all my fears
will they ever disappear, i wonder

and i
i
hoped i would change the world
hoped it would stop spinning so fast
hoped everything would be alright

but guess
what
the world still turned
the wounds still burnt
and the world changed me instead;
is that a bad thing, i wonder.

standing right, wearing my crown
made out of trash, evergreen and lead, everything at once
in the end this is when it all really starts

a beautiful tragedy
when the world forces you to face your fears
when you have no choice but not to be weak

and i
i
would love to lie down in the ruins
would love to get to be a crybaby
as i was before, childish, childish me
crying for pointless things instead of covering a heart becoming steel

but guess
what?
remember when i wished i had kissed you that night
remember your hand on the small of my back
remember when we first met
you had a bad feeling and i said: “still, don’t you wanna try”

(and you’d said i’d break your heart
but darling it’s alright
i guess that’s alright
we’re even, i’d break mine

too.)