tableau

écrit pour le défi photo-poésie de fleurdeflocons !


 

Trois petits pas ont avancé
Lassés de fouler le plancher
Trois petits pas sur l’herbe tendre
Décidant d’oublier la cendre

Sur la ligne de l’horizon
Que l’on accroche à nos talons
La terre et le ciel sont rejoints
Idéal, réalité peints

On dirait un dessin d’enfant
On foule l’herbe jaunissant
Puis les tentures se soulèvent
Et au delà,  

un rêve

un rêve.

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1.

Writever

‘Her clothes spread wide,

And, mermaid-like, awhile they bore her up;

Which time she chanted snatches of old tunes,

As one incapable of her own distress,

Or like a creature native and indued

Unto that element: but long it could not be […]’

(William Shakespeare, Hamlet, Act IV scene VII)

(‘Sa robe s’étendit,

Et, telle une sirène, la soutint un moment,

Durant lequel elle chantait des bribes de vieux airs,

Comme insensible à sa propre détresse,

Ou comme une créature naturellement née

Dans cet élément : mais cela n’aurait su durer […]’)

C’était l’automne depuis trois semaines, un vendredi soir. La lumière baissait un peu plus chaque minute, et selon tout ce que j’avais pu me figurer, c’était donc idéal. Je le lui avais promis – je le lui avais demandé – depuis plusieurs semaines, et l’occasion se présentait enfin, quelques jours avant son anniversaire. J’avais l’impression que toute ma…

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Election Day

Et là
Sur la douleur de l’onde,
Je regarde au-delà de la buée
Menaces au bord de moi
J’y survivrai
(peut-être)
 .
C’est le moment d’espérer qu’on me laisse encore être un peu moi
 .
Le bruit et les gens qui passent
Moi au milieu du carrefour
Plus de foi, si ce n’est pour qu’une voiture
M’écrase
Informations, transmissions, réceptions,
Skyline névralgique
Et moi au milieu du carrefour
Capitale du désespoir.
.
.
9.11.16

NB : J’ai retrouvé dans mes notes ce poème écrit en 2016 et resté alors à l’état de brouillon. Un petit mot de contexte : nous étions le neuf novembre, le lendemain de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, et je me sentais – dans ma condition de femme, dans ma condition de queer, dans ma condition de moi de manière générale – très touchée et menacée par tout ça. Ce n’était évidemment pas soulagé par tous mes camarades de classe qui s’étaient moqués au matin de mon visage défait (mais pourquoi t’en fais tout un foin, c’est pas la France, c’est loin, les lois qu’ils vont passer ne te toucheront pas) sans comprendre que c’était le climat global de haine qui me touchait ; un climat que l’élection de Trump avait non pas provoqué mais souligné, montré avec une franchise difficile à supporter pour moi à l’époque. D’autant que je revenais de vacances d’été sur la côte Est des Etats-Unis et que je ne pouvais pas croire que ces lieux qui m’avaient tellement inspirée et fait respirer (NYC, Boston, Washington principalement !) se retrouvaient avec un tyran pareil à leur tête.
Je me souviens très bien de ma petite sœur, à la table du petit déjeuner le lendemain matin de l’élection, qui me voyant arriver m’a dit : « C’est le moment de commencer à paniquer. »
Après le lycée, en rentrant à la maison, je suis passée devant un gratte-ciel près de chez moi vitré du sol au plafond ; brusquement j’ai eu une réminiscence de mes vacances à New York et de tous ces buildings vitrés, et j’ai senti une véritable détresse, l’impression que le monde entier était lié dans la haine, que de la froideur des vitres miroirs de Villeurbanne à celles de New York il n’y avait qu’un pas. Cette route, ce gratte-ciel, ce lampadaire à côté de moi, à ce moment-là, étaient le centre du monde, un trou noir qui m’attirait et m’engloutissait.
Puis le feu est passé au vert pour les piétons et j’ai été tiré de mes pensées par quelqu’un, un collégien j’imagine, qui m’a bousculée pour traverser.  C’était un instant très étrange et comme retiré du temps.
(J’imagine que c’est sur les instants étranges et retirés du temps qu’on fait des poèmes.)

nox

Il fait noir la fatigue s’installe
Que faire
Il fait noir j’ai le coeur qui bat kaboom kaboom

Il semble que tu n’arrêteras jamais de me manquer
Un nuage, une buée ; je te vois comme à travers de la fumée
Presque ici et complètement absent

Je tends la main et ne rencontre que ton vide
kaboom kaboom
Pourquoi c’est si retentissant le souvenir de ta présence

Je tombe tête la première dans le rêve de nous
Que faire
Arrêter d’écrire tard dans la nuit.

Derniers mots.

J’ai écrit une lettre de suicide aujourd’hui. Pas le mien. Celui d’un ami.
Il a dit récemment : si le rdv avec le psychiatre ne donne rien, j’arrête d’essayer. Je connais sa situation. Je sais ce qu’il voulait dire.
Alors j’ai écrit une lettre. Je ne sais pas encore si je dois lui donner.

C’est dur d’écrire une lettre de deuil à quelqu’un qui n’est pas encore mort. On se dit : c’est une lettre de dernière chance, après ce sera foutu alors je ne me mets pas de filtre. Mais on en met forcément. Tu écris à quelqu’un de fragile, une personne en souffrance dont tu ne veux que le bonheur. Tu te demandes si tu devrais lui donner la lettre, ou si ça va briser la dernière barrière, de voir que quelqu’un le considère déjà assez mort pour lui faire une lettre pareille. Tu as envie de lui écrire : je suis désolée d’être égoïste, à te demander de vivre juste parce que je ne veux pas d’un monde sans toi, alors que je me suis toujours doutée d’une certaine manière que tu n’étais pas fait pour le monde des vivants. Mais c’est violent et triste, et tu te dis– et s’il passe à l’acte à cause de mes mots, « tu n’appartiens pas au monde des vivants », et s’il passe à l’acte alors que sans toi il aurait eu une chance.
Tu ne veux pas sa mort.
Je ne veux pas sa mort, je ne veux pas d’un monde sans lui.
Je veux juste. Je ne sais pas. Je veux lui dire, par écrit, tout ce que je sais que je lui dirai lorsqu’il sera parti et que le soir, j’inventerai au fond de mon lit tous les mots que je n’ai pas eu le temps de lui dire.

J’ai écrit une lettre de suicide. Son titre : tout ce dont je veux que tu saches avant de mourir. La première phrase, c’est : « Je suis tellement, tellement heureuse de t’avoir rencontré. »

mise en abîme de la pitié

Un jour il faudra bien te laisser vivre
Décider peut-être de démêler les mains autour de ta gorge
Nous, s’asseoir en face de toi te répéter que “ça vaut la peine”
En espérant que tu finisses par le croire.

Tu dis, la mort c’est une décision que tu attends de prendre
Mais mourir est le choix par défaut
C’est vivre la décision.
Si on te laisse c’en est fini de toi
Si on te laisse une seconde tu t’effondres et tu brûles
C’est une décision consciente tous les jours de te faire continuer à exister.

Tu danses en voulant tomber
On veut encore te rattraper
Le corps vrille –

Le geste est décidé
mais l’intention vacille.

TMI

[TW : maladie, déprime. prenez soin de vous.]

 

« CADASIL ». Vous l’avez déjà vu quelque part ? Vous en avez déjà entendu parlé, vous ?

Moi pas. Avant que mon père ne soit diagnostiqué, je n’avais jamais entendu ce nom.

Il paraît que c’est très rare comme maladie. Il paraît que c’est si rare que la recherche s’en fout un peu, ce n’est pas rentable peut-être ; si rare qu’on ne connaît pas assez la maladie pour me dire si mon père va d’abord mourir, ou d’abord devenir un légume. Si rare, c’est pour ça qu’on n’a pas encore trouvé de remède.

C’est dégueulasse une maladie. Il n’y a nulle part où en parler tellement c’est dégueulasse. Je suis même honteuse d’en parler ici tellement j’ai l’impression de vous vomir à la gueule. On sait jamais, ça empeste, ça pullule, vous pourriez attraper une connerie.

De ce que j’ai compris, ça fonctionne comme un AVC — un tas de micro-AVCs, en fait. Les vaisseaux sanguins pètent dans le cerveau et inondent les neurones et on perd ses facultés petit à petit. Au début c’est suffisamment rare pour que le cerveau compense et se répare dans les temps ; après, ça se gâte. Le cerveau se noie. Ça fait deux ans et demi que je vois mon père se noyer et un an qu’il a été diagnostiqué.

Il est toujours présent. Il tient des conversations ; même si trouver des mots lui est difficile, qu’il est très fatigué, dépressif chronique, n’a plus de mémoire immédiate et que parfois quand on lui parle on sent qu’un ange passe, quelque part (très, très loin).

Maladie génétique, possiblement héréditaire, dégénérative. Parfois je ne sais plus si c’est son cerveau ou moi qui dégénère.

Je déteste l’odeur de l’hôpital. J’avais lu dans les livres que ça sentait le trop-propre et j’avais associé ça à la javel, je ne comprenais pas le problème ; j’adore l’odeur de la javel, j’adore la piscine. Mais c’est faux. Dans les couloirs ça sent le désodorisant cache-misère, l’incarnation en odeur du mot mièvre ; et dans les chambres ça sent la merde. Mon père porte des couches et il sent la merde.

Je n’en parle pas parce que ça ferait quel genre de conversations ? Toi, c’est quoi l’odeur que tu détestes le plus ? Le souffre ? La transpiration ? Les œufs pourris ? Oh, moi c’est le désodorisant sur fond de merde. Je ne veux pas de ces conversations. Je ne veux pas casser l’ambiance. Je ne veux pas de mon père malade.

Quel small talk de qualité. On va éviter.

C’est une sensation récurrente depuis longtemps : que le monde va trop vite pour moi. Du coup, depuis longtemps, je résumais mes envies ainsi : je voudrais que le monde s’arrête de tourner. Quelques jours. Quelques semaines. Le temps que je le rattrape. Ensuite ça ira. Aujourd’hui, ma perception de moi a changé. Alors qu’avant, j’avais l’impression de vivre trop lentement pour le monde (d’avoir des trains de retard) aujourd’hui j’ai l’impression d’oublier d’exister. Ou de vouloir oublier d’exister.

Je me lève – je vais au lycée – je suis les cours – je rentre. Je fais mes devoirs ou je lis ou je regarde Narcos pour la troisième fois. J’invite mes ami⋅e⋅s à la maison. On rit. Ça va bien, la vie continue quoi. Et puis le soir quand je me couche, je me rends compte que malgré l’impression sur le moment que c’était là et pas si mal et réel, en réalité j’étais en mode automatique.

Le soir quand je me couche je me dis : en fait, tout ce que je fais, c’est pour oublier que j’existe.

Une chance : j’aime les cours. En fait j’adore la prépa. Pas forcément pour les bonnes raisons (les profs incroyables, la gentillesse, les petites promos, faire ce qui me plaît, apprendre) : mais ça m’empêche de réfléchir. J’aime les cours parce que tant que je suis dans l’enceinte du lycée, je pense à tout sauf à moi.

J’avais une psy. Les dix premières séances offertes par la MDPH à moi et ma soeur. J’ai arrêté d’y aller après trois séances. Le courant ne passait pas ; et puis elle insistait beaucoup sur la question de mon propre potentiel diagnostique (je peux décider de me faire tester, à tout moment, pour savoir si la maladie génétique de mon père est dans mon corps à moi aussi), sans doute parce qu’elle pensait que c’était important pour moi. Je ne l’ai pas détrompée, j’aurais dû. Je ne voulais pas en parler. La psy te demande de parler de toi et je voulais oublier que j’existais.

Un jour on parlait du test que je pourrais faire et je lui ai dit moi je m’en fous de l’avoir, mais ma sœur, si on la teste et qu’elle a la maladie, ce sera pas possible, je m’en remettrai pas. A la fin de la séance elle m’a dit : « C’est impressionnant, vous savez. Vous vous inquiétez beaucoup pour les autres. On ne peut accéder à vous que par leur prisme. »

Sur le coup j’étais contente qu’elle dise ça, mais en y repensant j’aurais préféré qu’elle se taise, parce que j’y repense tout le temps.

(Des fois j’aimerais juste arrêter de penser.)

Mais parfois je me rappelle que ce mode automatique, je l’avais avant mon père — avant le diagnostique, je veux dire. Que c’est un truc que je traîne depuis le lycée, ou depuis le collège même, c’est un peu flou. Il se fait juste de plus en plus présent. Je me demande si c’est à cause de la maladie ; si c’est un mécanisme de défense. Ou si c’est juste qu’il est censé se faire plus présent au fil du temps. Si c’est dans ma nature. Ou bien dans l’ordre naturel des choses. Parfois même, je me demande si oublier d’exister, ce n’est pas juste ce truc qui me fait très peur, et qu’on appelle grandir.

Je ne veux pas vraiment avoir la réponse.

Je ne veux plus me demander.

Je voudrais juste que mon père aille bien, et arrêter d’autant réfléchir.