ça ne m’a jamais posé problème.

*

ace autocollant

*

pas de haine retournée contre soi-même

ça arrive aux autres. j’ai eu la chance de m’aimer tout de suite.

pas de coups dans la rue

“pas comme les gay”, comme si l’appartenance à un groupe se comptait en coups.

pas de proches qui froncent le nez

“tu n’as pas trouvé le bon encore.”

personne qui veuille me guérir

ça arrive aux autres. j’ai eu de la chance.

 

j’ai eu de la chance :

ça ne m’a jamais posé problème

 

mais

 

les regards des gens quand je disais

“je ne vois pas en quoi c’est mal de finir vieille fille” en troisième

pas encore de jugement, mais une incompréhension, un fossé

ou ma grand-mère qui ne m’a pas écoutée avant

son discours, son “protège-toi si jamais…”

un peu plus tard, en seconde

(avec des points de suspension qui laissaient présager quelque chose d’ambiant,

pas assez concret pour que je l’attrape

une imitation de ce que le sexe serait plus tard, une notion, une fumée)

ou ma propre communauté

m’envoyant en pleine face que si les filles ne m’attiraient pas romantiquement parlant,

je ne serais pas assez LGBT pour eux

pas assez marginale, pas assez malaimée ou oppressée

alors qu’il y a déjà un fossé entre le monde et moi

une fracture nette comme un fémur brisé.

ça ne m’a jamais posé problème mais

ça posait problème aux autres, je crois

 

ça ne m’a pas posé problème mais

avoir enfin un vrai quelqu’un

on en discute par sms, longuement

-la distance rend la chose plus simple-

on s’envoie des je t’aime au bout d’une semaine

mais dire “au fait”

prend quelques mois

“au fait

je ne crois pas que j’aurai envie de coucher quand on se verra”

(“au fait

je crois que j’aurais peur que tu tentes quelque chose

une panique stupide

viscérale

que tu tendes la main vers moi et que je disjoncte”)

(le soulagement absolu quand on me dit “pas de problème”)

 

ça ne me pose pas problème, mais

-deux ans plus tard- pour un je n’ai jamais

je ne bois pas à je n’ai jamais voulu faire un plan à trois

et une amie dit “ah bon

mais je pensais que, avec M et C…”

je dis :

“oh non”

“oh non, un plan à trois,

ou même un plan à deux

moi, tu sais…” et je ris

(pour cacher le malaise qui m’a prise,

le vrai malaise de m’imaginer qu’on ait pu croire que je voulais coucher

comme si on s’était approprié mon corps sans mon accord

le fantasme de moi dans leur esprit si totalement séparé de mes vraies intentions

que je ressens en plein milieu de cette soirée une rupture profonde

béante

entre eux et moi)

 

mais j’ai eu de la chance :

 

ça ne m’a jamais posé problème

pas vraiment.

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