Chronique culturelle #3 – Comment j’ai appris à lire

« Je n’ai aucun problème avec la lecture. J’ai un problème avec les livres. »

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Avant-propos.

Je lis en ce moment le court essai autobiographique — je crois qu’on peut le désigner ainsi — Comment j’ai appris à lire, d’Agnès Desarthe. Je trouve que c’est un livre tout simplement fabuleux. Il dit des milliers de choses, toujours de manière simple, toujours avec pertinence, souvent avec un sens de l’humour qui m’a étonnée et m’enchante.

Je ne connaissais pas Desarthe en dehors de ses romans jeunesse — j’avais dévoré Je ne t’aime pas, Paulus et Je ne t’aime toujours pas, Paulus vers mes dix ans et j’ai d’ailleurs prévu de le relire incessamment-sous-peu pour voir s’il tient le test des années — et c’est une sorte de révélation. Le bouquin devant moi (ou plutôt à côté de moi, posé près de l’ordinateur alors même que je tape) est un ensemble hybride et que je trouve assez génial. Un essai autobiographique, comme je l’ai dit, est je pense la manière la plus adéquate de penser la chose : Desarthe nous raconte sa vie de l’enfance jusqu’à aujourd’hui sous le prisme de la lecture ; comment elle est passée de la petite fille qui revendiquait qu’elle “n’aimait pas lire” à une fervente lectrice/autrice/traductrice.

Mais pourquoi que c’est si bieng ?

Il serait inutile, je pense, de s’attarder sur l’aspect autobiographique en lui-même du livre plus que je ne l’ai déjà fait (je me retrouverais à vous raconter la vie d’Agnès Desarthe et franchement, elle le fait mieux que moi). Mais on peut parler de la manière dont, en tant que lecteurice, on reçoit ce témoignage.
Personnellement, je me suis bien sûr retrouvée à plusieurs moments dans ce que disait Desarthe, en partie parce que j’ai la prétention de dire que nos parcours se ressemblent un peu. Nous avons toutes deux fait hypokhâgne/khâgne, nous sommes toutes les deux grandes lectrices à l’heure actuelle, nous sommes toutes les deux anglicistes, nous avons toutes les deux été certaines de devenir autrices quand nous étions très jeunes (cette ambition m’a quittée, même si ce n’a pas été le cas pour Desarthe).
Néanmoins, il y a dans le livre cette particularité de Desarthe, à laquelle l’autrice s’intéresse énormément : quand elle était jeune, elle clamait et pensait sincèrement qu’elle n’aimait pas lire. Ca n’a jamais été mon cas ; comme beaucoup, j’ai été une intello vaguement moquée, une fillette qui se réfugiait dans les livres. Pourtant, la manière dont je me projette dans le livre est totale. Là est le talent de Desarthe. J’écrivis d’ailleurs ce SMS à l’amie qui m’a prêté le livre :

Plus j’avance plus je suis ravie, je ne me reconnais pas dans tout ce qu’elle dit mais pourtant je comprends et ressens tout !! (sic)

J’ai aussi infiniment apprécié l’aspect théorique de ce texte, même s’il est assez secondaire. Le livre réussit l’exploit d’être captivant pour ceux qui veulent juste lire un livre pour le loisir, mais aussi très intéressant pour les khâgnes en recherche de citations à caler dans les copies de concours. Rajoutons à cela que le livre se lit vite — 146 pages, et on n’y trouve ni papier bible ni polive minuscule — avec un style très fluide, c’est un peu du pain bénit pour l’étudiant habitué à lire Gracq ou Barthes (je n’ai rien de particulier contre Barthes ou Gracq, non non pas du tout).
La seule chose que je regrette est de ne pas avoir pris connaissance de ce livre avant le concours, justement !
Je me suis d’ailleurs fait une petite fiche sur la lecture avec des citations de ce livre. Je la mets en libre accès ici, si ça en intéresse quelques uns.

Enfin, bien évidemment, j’ai adoré tout l’aspect traduction. C’est d’ailleurs pour cela que l’on m’a prêté le livre au départ…

Bonjour ! Je t’envoie un sms aujourd’hui, c’est un peu inhabituel et fou. Je me demandais si tu avais lu Comment j’ai appris à lire […]
Si non, je vais te le prêter dès que nous nous verrons car mon dieu il te ressemble
Ça cause traduction

(Félicia, encore merci merci merci de m’avoir envoyé ce sms, tu as refait ma semaine entière)

“Il te ressemble.” Avouez que c’est dur de ne pas vouloir commencer un bouquin quand on a entendu ces mots !
Je trouve tout ce que dit Desarthe sur la traduction absolument passionnant ; on sent bien le mélange de théorie et de pratique qu’elle partage dans son livre, et je trouve aussi vraiment intéressant le fait qu’elle explique parfois qu’elle n’est pas d’accord avec d’autres traducteurs sur leur vision de la discipline. En filigrane, on voit apparaître les arguments de ces Autres Traducteurs, et l’on se retrouve avec un tableau plutôt complet et plein de nouveau matériau à penser. Et puis l’autrice ne se pose jamais comme la Bonne Vision(™) de la traduction, et je trouve ça assez satisfaisant.
Je lis en parallèle en anglais le livre Is That A Fish In Your Ear? de David Bellos (prêté très gentiment par mon professeur de littérature anglaise, merci encore à lui je l’aime), et je dois dire que les deux ouvrages se complètent vraiment bien. Alors que Comment j’ai appris à lire s’intéresse à la traduction à l’échelle individuelle, Is That A Fish In Your Ear? s’interroge sur l’histoire de la traduction de manière plus générale.
Comme un extrait vaut mieux qu’un long discours (comment ça, ce n’est pas le dicton d’origine), je vous livre ici l’un de mes passages autobio-traducto-théoriques préféré du bouquin, qui résume assez bien, je trouve, les trois points que j’ai soulevés précédemment.

J’ai parlé à plusieurs reprises de frontière, de limite, de clandestinité ; ce vocabulaire n’est pas hasardeux, il ne s’agit pas d’une métaphore poétique. J’ai aussi parlé de transgression, de douane. Mon expérience m’a appris que lors du passage d’une langue à l’autre, c’est toujours plus qu’un mot qui transite.
Cela m’évoque la devinette du traducteur Bernard Hoepffner. Les yeux bleus écarquillés, agrandis par les verres de ses lunettes et l’anticipation de la surprise qu’il va provoquer en moi, il me demande : “Sais-tu quel mot anglais est le plus difficile à traduire en français ?” Je propose desperate, longing, glimmer, buoyant. Il secoue la tête, amusé. Je donne ma langue au chat. “Table”, s’écrie-t-il. Table, qui se prononce teïbl en anglais, me semble à moi l’un des mots les plus faciles à traduire : même orthographe, même objet désigné, même nombre de syllabes. Face à mon étonnement, il s’explique : “A table (e teïbl) est ronde, elle est en acajou, elle repose sur un pied central et la plupart du temps, elle est recouverte d’une nappe qui traîne jusque par terre ; une table, en revanche, est rectangulaire, en pin, montée sur quatre pieds et parfois pourvue d’une jupette qui dépasse rarement les trente centimètres.” Il s’esclaffe. Je réfléchis. Une minuscule brèche de chagrin s’est ouverte en moi.
Certaines personnes, en particulier des traducteurs, à qui j’ai raconté cette anecdote ont parlé de provocation, de boutade. Pour moi, c’est beaucoup plus profond. Cela me ramène à l’enfance, à une scène déjà évoquée au cours de laquelle mon père s’efforce de nous traduire les paroles d’une chanson d’Oum Kalsoum. Les larmes aux yeux, il répète : “Nuit, ô ma nuit”, puis s’emporte : “Ça ne donne rien en français, c’est intraduisible.” Le mot est pourtant simple ; nous devrions, un peu comme avec table, nous trouver en présence d’une correspondance parfaite. Sauf que la nuit arabe de l’enfance de mon père, comme celle d’Oum Kalsoum, est chaude et étoilée, parfumée de jasmin et surtout, pour mon père, gorgée de langoureuse et toxique liqueur de l’exil. Pour lui, le mot leïl évoque la douceur, la clarté et la perte, tandis que le mot nuit n’évoque rien, ou si peu. C’est pourquoi il pleure, c’est pourquoi mes yeux restent secs. De ce malentendu est née, je crois, la vocation. La vocation comme un appel : je suis appelée, désignée, élue pour ré-enchanter le français — enchanter, comprenez en faire un chant. Le pari consistait à faire pleurer la nuit, en français aussi.

(© Comment j’ai appris à lire, Agnès Desarthe, ed. Points, p.123/124/125)

Cette chronique s’achève, et je crois que je ne vous ai jamais conseillé aussi fort d’acheter un livre. C’est une vraie révélation pour moi. Trouvez-le en e-book, trouvez-le en librairie (2013 : il est assez ancien pour le trouver facilement dans des structures d’occasion comme Gibert Joseph), téléchargez même l’epub illégalement si vous n’avez pas de sous (je ne suis pas censée conseiller ça), mais lisez-le ! Même si vous n’avez pas très envie, lisez-le ! Même si vous n’avez pas de temps, lisez-le ! Il sera fini en trois après-midi, et quelles après-midi.

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