Chronique culturelle #1 – No Home


« Pour obtenir une vérité quelconque sur moi,
il faut que je passe par l’autre. » 
— Sartre


 

Avertissement : cette chronique va sûrement être affreusement longue, donc si vous voulez une lecture plus courte, cet article de Café Powell devrait faire l’affaire. 

/!\ Cette chronique est garantie sans spoil.
Certains passages sont cités, mais j’ai fait en sorte qu’ils
ne disent rien du déroulement général du livre.


Introduction.

Au début de l’année, j’ai pris la résolution, dans le cadre du projet de Mirka #AuFilDesAutrices, de lire au cours 2017 au moins 50% de livres écrits par des femmes. Pour mettre mon projet à exécution, je me suis lancée de front dans plusieurs livres, dont To the Lighthouse de Virginia Woolf, Le chant d’Achille de Madeline Miller et, comme le titre de l’article vous l’aura appris, No Home de Yaa Gyasi.
J’ai terminé de lire très récemment No Home -qui s’appelle par ailleurs Homegoing en version originale, je trouve la différence assez ironique – et ce livre m’a touchée, remuée et m’a appris énormément. Je n’avais pas prévu de le lire ; je l’ai acquis puis commencé sur un coup de tête, en ne sachant même pas de quoi il parlait, et je n’étais pas du tout prête pour ça. Il m’a envoyé un gros coup de poing dans les tripes.

Le fond.

No Home, c’est une histoire qui commence avec deux femmes, Effia et Esi, dans les pays fanti et ashanti (deux régions du Ghana) en été 1764. On les suit, elles et leurs descendant.e.s, jusque dans les années 1980 – chaque chapitre portant d’ailleurs le nom du protagoniste sur lequel on se focalise. C’est donc bien, comme vous le lirez dans tous les articles qui parlent de ce livre, “une fresque familiale et historique”.
Grâce au programme d’histoire de khâgne, je ne m’estime pas totalement ignorante en ce qui concerne la colonisation, mais toute la période de l’esclavage m’est grandement inconnue. J’ai appris énormément, comme le montre par exemple ce thread que j’avais fait sur Twitter après un passage qui m’avait particulièrement marquée.

screenshot-2017-02-20-at-15-13-09(tu peux cliquer sur l’image pour dérouler le thread !)

En tant que femme blanche, je suis consciente de certains de mes privilèges dans la société, et cela fait quelques temps que je suis attentivement plusieurs afro-féministes pour comprendre leur vie, me rendre davantage compte des choses. Twitter m’a beaucoup aidée pour cela, ainsi que des sites comme Simonae ou plus récemment Slate (je vous conseille la lecture de cet article d’ailleurs), mais j’ai eu l’impression avec No Home de prendre un concentré de savoirs sur la communauté noire, particulièrement afro-américaine. Rien que pour ça, je ne saurais que vous conseiller ce livre.

Mais il y a également dans ce livre une dimension qui fait beaucoup de bien : le féminisme. On entend beaucoup en ce moment (mais comme partout et tout le temps…) un discours progressiste, qui dit que nous avons atteint, en Occident, en 2017, un point que l’Humanité n’avait encore jamais atteint. On est dans une logique de progrès : c’était pire avant. C’est aussi d’ailleurs ce que l’on retrouve dans les discours anti-féministes : mais pourquoi les femmes se plaignent, c’était pire avant, là au moins elles ont l’égalité théorique et le droit de vote eh. En bref : un livre qui met en scène des personnages de femmes forts, alors qu’il se passe au XVIIIème siècle, qui plus est en Afrique, c’était loin d’être gagné.

rappel d’ailleurs concernant les personnages forts de femme :
screenshot-2017-02-20-at-15-26-19

Mais les femmes -et les hommes, aussi- que dépeint Yaa Gyasi sont superbes, avec leurs erreurs et leur courage, et il y a eu beaucoup de pages où j’ai dû m’arrêter dans ma lecture trente secondes, relever les yeux et juste me dire : “Wow, si je pouvais être forte comme ça.” Je dois dire que ça fait beaucoup de bien. Et si moi, une fille blanche, j’ai été touchée ainsi, je ne peux qu’imaginer avec des étoiles dans les yeux l’impact extrêmement positif que peut avoir No Home sur la jeunesse afro-américaine par exemple.

Enfin, j’aimerais aborder le troisième aspect qui m’a frappée lors de ma lecture : l’aspect actuel de la chose. Il devient évidemment plus fort au fil des pages, au fur et à mesure que la narration se déroule et s’approche des années 2000, mais même en parlant du XVIIIème ou XIXème siècle, j’ai trouvé certains passages douloureusement actuels. Que ce soit concernant l’homosexualité (j’ai apprécié d’ailleurs la présence de personnages LGBT, que ce soit en personnages principaux ou simplement mentionnés vers la fin) ou les réactions racistes, certains combats menés il y a 200 ans se mènent encore aujourd’hui.

Voilà un des passages où cette actualité est la plus évidente (tiré du chapitre 12/14, « Sonny ») :

Longeant les cités qui s’étendaient entre son appartement et celui de Willie, Sonny essaya de se souvenir de la dernière fois où il avait vraiment parlé à sa mère. C’était en 1964, pendant les émeutes, et elle lui avait demandé de venir la retrouver devant son église pour qu’elle puisse lui filer un peu d’argent.
« Je ne veux pas te voir mort, ou pire », avait-elle dit, lui passant le peu de monnaie qu’elle n’avait pas donnée à la quête. En prenant l’argent, Sonny s’était demandé : Que peut-il y avoir de pire que la mort ? Et les événements autour de lui s’étaient chargés de lui fournir la réponse. Quelques semaines plus tôt, la police de New York avait abattu un jeune Noir de quinze ans, un étudiant, pour pratiquement rien. La fusillade avait déclenché les émeutes, opposant de jeunes Noirs, des hommes et quelques femmes, aux forces de police. Aux informations, on en avait attribué la responsabilité aux Noirs de Harlem. À ces dingues, ces brutes, ces Noirs monstrueux, qui avaient le culot de demander qu’on ne tire pas sur leurs enfants en pleine rue. Ce jour-là Sonny avait serré dans sa main l’argent que lui avait donné sa mère en rentrant chez lui, espérant ne pas rencontrer des Blancs qui voudraient prouver quelque chose, car il savait dans sa chair, même s’il ne l’avait pas encore totalement enregistré dans son esprit, qu’en Amérique, le pire qui pouvait vous arriver était d’être noir. Pire que mort, vous étiez un mort qui marche.

Osez dire que ce passage ne vous fait pas grincer des dents.

Eh bien c’est exactement pour ça que je vous conseille No Home. C’est un livre brut et tragique à bien des égards, mais jamais tire-larmes : il ne nous fait pas sangloter, mais grincer des dents et serrer les poings. C’est un livre pour moi indispensable si vous voulez comprendre pourquoi le combat est essentiel, encore aujourd’hui dans notre société, ou si vous voulez retrouver l’énergie de vous battre. Très sincèrement, en le lisant, j’ai eu envie de faire la révolution — et ça, pour moi, c’est l’apanage d’un bon livre.

La forme.

J’avoue que je n’ai pas été aussi prise par le style de Gyasi que j’ai pu l’être par d’autres (je pense par exemple au Chant d’Achille, que je lis en ce moment, et qui lui m’a happée dès les premières phrases). C’est néanmoins un style fluide et qui se lit facilement, allié aux informations complexes que l’on nous donne sans cesse, notamment sur la vie africaine, les populations fanti, ashanti, et même des mots de vocabulaire de ces dialectes (akwaaba = bienvenue, comme vous l’apprendrez). Ce style est même parfois très nu, les métaphores sont presque violentes, comme par exemple cette phrase :

Ce fut alors au tour de Yaw de sourire. Esther se mit à rire, sa grande bouche largement ouverte, et Yaw éprouva brusquement l’étrange désir d’y introduire la main et d’en retirer une partie de cette joie et de la garder pour lui.

Lire No Home, c’est sentir le flot de l’histoire – à la fois individuelle et collective – se dérouler sous nos pieds, c’est comme si on ouvrait des volets dans un arbre généalogique. Cette dimension est également appuyée par la forme du roman : chaque chapitre qui correspond à un individu, toujours plus loin dans le temps. Si je ne savais pas quoi en penser au début, quand je n’avais pas bien compris le projet de l’autrice, je trouve maintenant que c’est une structure très pertinente.

Mais quel est-il, le projet de l’auteur ?

Je pense qu’on peut tout simplement le définir avec ces deux extraits :

« Ce n’est pas le sujet, dit-il.

— Et quel est le sujet ? »

Elle s’immobilisa. Autant qu’ils puissent le savoir, ils se trouvaient au-dessus d’une ancienne mine de charbon, un tombeau pour tous les condamnés noirs qui avaient été enrôlés de force pour y travailler. C’était une chose de faire des recherches sur un sujet, une autre, ô combien différente, de l’avoir vécu. De l’avoir éprouvé. Comment lui expliquer que ce qu’il voulait capter avec son projet était la sensation du temps, l’impression d’être une part de quelque chose qui remontait si loin en arrière, qui était si désespérément vaste qu’il était facile d’oublier qu’elle, lui, chacun d’entre nous, en faisait partie – non pas isolément, mais fondamentalement.

*

Mais comment avait-on appelé son père et le père de son père avant lui ? Et les mères ? Ils avaient tous fait partie de leur temps et, en marchant dans Birmingham aujourd’hui, Marcus était une somme de ces époques. C’était là son sujet.

Bilan.

En un mot comme en cent : allez lire ce livre. Courez jusqu’à votre librairie. Saisissez votre liseuse. Allez même le télécharger illégalement si vous n’avez pas les moyens (mais seulement si vous n’avez pas les moyens, sinon je vous enjoins à donner vos sous à l’autrice) ! Vous ne regretterez pas, je peux vous le garantir. Cette lecture, en plus d’être agréable, vous semblera essentielle.

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