16 novembre, trois jours après.

Ce lundi était redouté. A cause des événements de vendredi, et parce que la réaction du corps professoral n’avait pas été très encourageante pour le 11 janvier – le seul prof à nous en avoir parlé était mon prof de philo (qui par ailleurs avait été absolument génial, mais il n’empêche).

J’appréhendais donc un peu ce qu’on allait nous dire. Parce que très sérieusement, j’avais passé un week-end assez merdique, comme à peu près la France entière, et que je n’étais pas d’humeur à entendre des conneries.

Mais mes profs ont cassé absolument tous les compteurs de l’awesomeness. Ils ont été splendides, et je pourrais limite m’arrêter là, parce que j’ai pas grand chose d’autre à dire. Par le biais de ce billet qu’ils ne liront jamais, je voulais juste leur dire un putain de gros MERCI.

J’ai eu quatre cours aujourd’hui : allemand de 8h à 10h, puis géographie de 10h à midi, puis histoire de 13h à 17h, et enfin latin de 17 à 19. (Comment ça ? Lundi super long ? Journée de merde ? OUI.) Et tous, absolument tous ont eu une approche instructive et différente. Laissez-moi vous conter tout ceci (mais si, je t’assure, ça va te plaire).


 

Allemand – l’émotion.

Il faut savoir qu’au départ, je n’adore pas ma prof d’allemand. Je ne la déteste pas, loin de là, mais je n’ai de toute manière pas une très grande tendresse pour cette langue (et puis le créneau de 8 à 10 un lundi ne contribue pas à mon amour de la matière). Mais ce matin, elle est montée tellement fort dans mon estime qu’elle aurait pu me foutre un coup de poing dans le ventre, ç’aurait été pareil. Elle nous a averti dès le départ qu’elle n’aurait sans doute pas les réponses à nos questions, mais qu’elle était d’accord pour qu’on dise tout ce qu’on avait à dire. Elle avait les larmes aux yeux, la voix qui tremblait un peu. Elle a instauré un vrai dialogue, a laissé parler tout le monde, s’est vraiment fondu dans notre masse, s’est mis à notre niveau.
De plus, quand un garçon de ma classe a pris la parole pour expliquer que c’était dur pour lui, qui connaissait quelqu’un qui se trouvait au Bataclan (il s’en est sorti, son état est stable et par ailleurs ce garçon ne se fait pas de souci, mais le choc est quand même violent). Il explique également qu’il avait trouvé ça irrespectueux de nous forcer à venir le lendemain, samedi matin, pour nous faire faire un contrôle de philo, qu’il avait eu beaucoup de mal et qu’il avait personnellement rendu copie blanche en protestation. Venir, faire de la philo, selon lui pourquoi pas (l’intelligence et la culture sont le meilleur moyen de répondre à des attaques pareilles) mais tout le monde était en larmes et incapable de travailler et selon lui, la note devrait être facultative.

La prof d’allemand, et c’est ça surtout qui m’a profondément émue, a tiqué immédiatement quand elle a su qu’on avait dû venir le samedi matin. Tout d’abord, elle a été choqué que ça n’ait pas été annulé (ça, j’imagine que ça dépend de l’opinion de chacun) mais surtout, elle s’est montrée vraiment compréhensive. Elle nous a demandé si on avait réussi à travailler dans ces conditions. On a répondu que non évidemment, qu’une fille de l’autre classe avait même fait une crise de panique 20 minutes après le début de l’épreuve, que beaucoup pleuraient.

Alors oui, c’est pas grand chose. Et ça n’a pas grand-chose à voir non plus avec les attentats de vendredi. Mais ce matin, en arrivant à 8h au lycée, on avait besoin avant tout d’humanité, pas de beaux discours.

 

Géographie – les faits, le concret

La prof de géo a eu une approche totalement différente. Alors qu’on avait passé qu’une demi-heure (intense, mais une demi-heure quand même) dessus en cours d’allemand, là on a passé deux heures à en parler en long en large et en travers.
Ma professeure de géographie a abordé tout ça d’une manière très factuelle : elle a tout d’abord demandé s’il y avait des questions purement géopolitiques. Celles-ci se sont étendues sur près d’une heure, où on a pu poser les questions cons qu’on ne pose jamais, comme « c’est quoi la différence entre Al Qaïda et Daesh ? », « pourquoi Hezbollah qui est également islamiste combat Daesh ? », « pourquoi c’est la merde ? » (bon là j’édulcore), etc. Chose intéressante, on a également abordé la question de notre propre culpabilité dans cette histoire — comment se fait-il que des gens nés sur le sol français et élevés dans les valeurs de la République en viennent à des extrémités telles que le Djihad ? Cette question de la culpabilité nous a fait abordé le point des faiblesses de l’éducation et l’école, les idées qu’on aurait pour améliorer ça, le point de vue de chacun, on y a vraiment passé un long moment, sans bâcler, en allant au bout des choses, et c’était bien. Personnellement ça m’a remis beaucoup de choses en place.

Ensuite, la prof nous a donné plein de trucs qu’elle avait photocopié le week-end ou le matin même. Elle nous a tout d’abord donné une liste de documents et articles en ligne, si l’on voulait se renseigner davantage — arguant qu’on n’aurait pas le temps de les voir aujourd’hui mais qu’elle voulait nous donner des pistes. Et j’ai trouvé ça génial. Je vous mets d’ailleurs sa fiche PLUS BAS DANS LES ANNEXES, si vous voulez comme moi vous renseigner, on trouve vraiment de tout, c’est très complet et vraiment c’est une super initiative.

Puis elle nous a filé des photocop des éditos du Monde, de Libé et du Figaro — elle avait délibérément choisi ceux-ci car l’un représente le centre, l’autre la gauche et le troisième la droite. Pendant le reste de la deuxième heure on a étudié ces trois éditos pour voir comment les différents partis (au pouvoir, oppositions) et idéologies abordaient le sujet, leurs différences, etc. Bref, pas du tout le même registre que les heures précédentes, mais c’était vraiment bien, et je suis sortie de ce cours en ayant l’impression très forte d’avoir agrandi mon champ de vision.

 

Histoire — court mais efficace

Je ne m’étalerai pas, parce que la prof elle-même n’a pas dit grand-chose (elle savait qu’on en avait pas mal parlé dans les cours d’avant). Néanmoins, elle a tenu à nous dire que ce n’était pas parce qu’on en parlait aujourd’hui, actualité oblige, que tout serait oublié dans une semaine ou un mois ; et surtout, elle nous a dit que si nous, on se sentait mal dans une semaine ou un mois, le sujet n’était pas clos définitivement et elle serait toujours disponible pour qu’on en parle.

 

Latin – « A quoi bon le poète dans des temps de détresse ? » (Hölderlin)

J’aborde le dernier point de cet article déjà beaucoup trop long. Sachez que je n’ai pas tout retenu, mais je mets ici les principales pistes qu’on a abordé. (Je tiens à dire qu’il n’avait rien préparé sauf pour les khâgnes, par manque de temps j’imagine, et qu’il nous a plus ou moins pondu tout ça sur le coup. Pour vous montrer le génie du mec, quand même.)

Mon professeur, Monsieur K., a abordé tout cela non sous l’angle exact des attentats mais sur la réponse qu’on pouvait offrir aux terroristes, notamment avec la question de l’Art. Sa problématique partait en partie de la citation d’Hölderlin que j’ai cité plus haut : A quoi bon le poète dans des temps de détresse ? En effet, à quoi donc sert l’Art dans un contexte comme celui-là ? N’est-il pas futile de se tourner vers la peinture ou la littérature ?

Pour commencer, Monsieur K. a évoqué Le Temps immobile, aka. les mémoires de Claude Mauriac (fils du célèbre écrivain François Mauriac). Celui-ci écrivit un jour : « Sous l’occupation allemande, seuls tenaient les vers de Hugo. »

Cette phrase de Mauriac fait écho à une doctrine développée par Nietzsche, symbolisée par sa phrase très connue : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. » En effet, selon Nietzsche l’arrière-fond originel du monde est la souffrance et le tragique, quelque chose d’incertain et trouble, qui se rapproche de la notion grecque du dionysiaque (liée à Dionysos, qui incarne la folie, la démesure, le trouble, et a souvent une une connotation magique) ; or, dans l’Antiquité, on associait souvent le dionysiaque à l’apollonien (lié à Apollon, dieu des Arts et de la Beauté), car Apollon était tout à la fois opposé et complémentaire à Dionysos. Selon Nietzsche, Apollon jugule le dionysiaque, dans le sens où il permet de cacher la vérité. Mais non pas la cacher et l’oublier à jamais, plutôt la cacher comme des lunettes teintées nous cachent le soleil — nous permettant alors d’entrer en contact avec cette vérité qu’on ne peut généralement approcher, trop douloureuse.

« Le poète, en plus de la mort, détient en lui le poids de toute mort »
– René Girard

Pour continuer plus avant, Emmanuel Godo développe la thèse suivante : à force de se scruter, notre époque se cache sa propre obscurité. Or, l’Art peut nous aider : même si l’Art ne permet pas de lever les ténèbres, elle permet du moins de les nommer. Godo disait ainsi, à juste titre : « Le rôle de la littérature, c’est de permettre aux lecteurs de devenir les contemporains d’eux-mêmes. »

Monsieur K. a ensuite embrayé sur quelque chose qui me tient à cœur : la réticence de certains à parler ou écrire des événements des jours précédents. Je sais, pour en avoir parlé sur Twitter avec deux demoiselles très sympathiques, que cela gêne certains de voir écrites certaines choses « dans le feu de l’action », parce que c’est en quelque sorte indécent. Mais ces deux jeunes femmes comprenaient très bien que ce procédé puisse également aider certaines personnes, et me disaient en substance « Nous ça nous gêne donc on va pas en lire mais faites ce que vous voulez :’) ». Or, pour d’autres cette indécence est telle qu’ils refusent carrément que tout le monde parle ou écrive à ce sujet. C’est là dessus que K. a centré son propos, en partant d’une phrase très célèbre d’Adorno : « Écrire de la poésie après Auschwitz c’est barbare. »

A cette opinion il opposait celle du poète Paul Celan, pour qui le poète avait le pouvoir de guérir les blessures : « Je ne vois pas de différence, disait celui-ci, entre un poème et une poignée de main. » Autrement dit, la littérature crée une véritable communauté. Et cette communauté ne se limite pas à des frontières, comme l’a dit Camus : « C’est la communauté des hommes que vise l’écrivain. »

« Par la lecture, on se projette dans la conscience d’autrui ; il n’y a pas plus démocratique que la littérature. »
– Monsieur K.

Alors lisez, écrivez, peignez, chantez ! L’Art, c’est le meilleur moyen d’apprendre le monde, de comprendre et d’admettre ce qui nous arrive sans y laisser trop de plumes. L’Art, c’est que qui nous grandit, c’est ce qui nous fait évoluer, c’est ce qui fait que nous passons d’être vivants à humains. Pensez. Vivez. Contrôlez votre peur si vous le pouvez, ou alors combattez, avec ou sans elle. Parce que vous êtes vivants et que vous méritez bien ça nom de Dieu.

L’Art, c’est le plus beau pied de nez qu’on peut faire à Daesh en ce moment.

Et je terminerai comme l’a fait Monsieur K, par une citation de Primo Levi: « Nous, les vivants, nous ne sommes pas seuls ; et nous nous devons de ne pas écrire comme si nous étions seuls. »

 


 

 

.: ANNEXES :.

Vous voulez suivre mon conseil ? Vous cultiver, dire à Daesh d’aller se faire foutre ? Voilà quelques petits écrits (bien entendus exhaustifs) pour vous permettre de continuer :

Fugue de mort par Paul Celan (traduction de l’allemand, à lire à haute voix pour en comprendre toute la musique)

Guerre par André Breton (grand poète, père du surréalisme)

La fiche de ma prof de géo :

 

 

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