onomatopées

plic, ploc
les gouttes tombent et le ciel est bleu noir gris
je regarde comme sous anesthésie
(il paraît que la pluie c’est si poétique, c’est so romantic)

plic, ploc
les gouttes tombent, le ciel est rouge jaune vert
qu’est-ce que la réalité sous un ciel si austère
(mon égarement est à l’échelle d’une vie : astronomique)

ce sont les rêves qui se vivent à ciel fermé,
dans un cocon
la réalité est à ciel ouvert,
un brusque éclair sur le pas de ta maison

le temps passe, passe (est passé)
le temps plic, ploc
s’efface s’efface (s’est effacé)

les gouttes tombent d’yeux qui savent trop rêver.

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Ash Wednesday

je ne me rappelle jamais

la date exacte du mercredi des cendres, à quoi il correspond

trop mécréante pour me souvenir

mais trop creusée, creuse pour oublier ce nom

un jour où peut-être dans les ruines on arrête de prétendre,

“mercredi des cendres”.

 

un phénix ne ferait pas moins de bruit en chantant

que n’en a fait mon cœur quand j’ai lu ce nom

(c’était dans Eliot, quelque chose qui plane, la ville, l’attente, la religion)

“mercredi des cendres”

comme s’il était un jour où tout brûlait sur pied

ou plutôt se consumait. je me demandais

 

est-ce qu’un mercredi pareil j’arrêterais de me sentir

si en décalage avec moi-même

car

j’ai l’impression de courir derrière ce qui existe de moi

ces milliers de brouillons

qui ne me satisfont pas

 

comment construit-on un phare dans une personne

comment instruit-on à quelqu’un à se connaître,

au coeur à tout revoir, il me semble que je gratte à peine la poussière.

que faire pour qu’enfin puissent se croiser

ces milliers de définitions

construites au fil des étés

 

des automnes, des hivers, des printemps.

les cultures qui prennent vie après un incendie,

elles me guident je crois. elles me montrent un chemin.

un mercredi des cendres où je pourrais

entreprendre de combler mon retard sur le temps

de mettre le feu à cette image de moi

 

qui n’est pas encore moi.

 

-teach us to care and not to care
teach us to sit still.

La psychophobie, ça tue.

Coups de Gueule de Lau

Elle s’appelait Anouk.
C’était une amie, et une camarade de lutte contre la psychophobie.
Elle est morte il y a trois semaines, à 42 ans.

J’ai hésité longtemps à raconter son histoire ici, parce que c’est SON histoire.
Et puis on m’a fait remarquer qu’elle n’avait pas hésité à témoigner à visage découvert des maltraitances psychiatriques qu’elle avait vécu, et qu’elle aurait très probablement voulu que son histoire puisse servir à d’autres.
Et peut-être que ça pourra – au moins – rendre sa mort un peu moins absurde.

Elle avait 42 ans.
Et elle est morte chez elle, d’un AVC ou d’une crise d’épilepsie qui a mal tourné.
Après un parcours complètement absurde de psychophobie médicale, de non-prise en compte de ses souffrances physiques et psychiques.
Un parcours qu’elle avait entrepris de dénoncer, et que je vais continuer à dénoncer ici, parce qu’elle ne peut plus le faire, mais qu’il…

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[auto-traduction] big girl now.

le poème original est ici.

[note : la traduction n’est pas littérale mais étant l’autrice du poème en anglais, je me suis permise de modifier deux-trois mots pour garder la musicalité et les presque-rimes]

se tenir loin de la foule
les yeux fixés dans tes yeux
c’est là que tout commence, peut-être

se tenir loin et si proche
se retourner sur mes reproches
vont-ils jamais disparaître, je ne sais

et j’ai
j’ai
espéré changer le monde
espéré qu’il ne tourne plus si vite
espéré que tout irait bien

mais devine
quoi
le monde tournait encore, après
les plaies brûlaient encore, après
et c’est le monde qui m’a changée ;
est-ce une si mauvaise chose, je ne sais

se tenir droite, sur le front une couronne
de détritus, de feuilles persistantes et de plomb, tout à la fois
au final, tout commence, c’est à ce moment-là

une superbe tragédie
quand le monde te force à faire face à tes peurs
quand tu n’as d’autre choix qu’affronter tes pleurs

et moi,
moi,
j’adorerais m’allonger dans ces ruines
j’adorerais pouvoir rester une gamine qui chouine
comme je l’étais avant, puérile, puérile
à pleurer pour rien au lieu de protéger un cœur qui se fait acier

mais devine
quoi
tu te souviens cette nuit-là quand j’aurais aimé t’avoir embrassée
tu te souviens de ta main au creux de mon dos posée
tu te souviens de la première fois que l’on s’est rencontrées ?
tu avais une mauvaise intuition et j’avais dit : “mais tout de même ne veux-tu pas essayer”

(et tu avais dit que je te briserais le cœur, je crois
mais amour, ça va
j’imagine que ça va
nous sommes quittes, je briserais mon cœur à moi

tout pareil)

A l’enfant sans visage 

Mad in Wonderland

[warning : mention de maltraitance et maladie mentale]
Tu ne seras pas, mon enfant. J’aurais aimé, pourtant, je pense. T’avoir dans mes bras, petite masse légère et chaude. J’aurais aimé t’entendre babiller, tes yeux grand ouverts se promenant sur le monde pour, parfois, affronter les miens.

J’aurais aimé te serrer contre moi pour éloigner les cauchemars ; te construire des tours que tu aurais démolies, pour le simple plaisir d’entendre ton rire.

J’aurais aimé te voir grandir, te lever pour marcher vers moi ; me tenir tête, me faire éclater de rire alors que je devrais te réprimander.

J’aurais aimé t’entendre parler, chercher tes mots, te tromper et me demander de l’aide, silencieusement en un regard. Crier de colère, affirmer ce que tu es.

Je t’aurais accompagné⋅e, tu sais. Aussi longtemps que tu l’aurais voulu. J’aurais été là pour te rattraper lorsque tes ailes neuves n’auraient supporté tes désirs de…

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big girl now.

traduction du poème ici.

standing away from the crowd
looking right into your eyes
this is where it all begins, perhaps

standing away and so near
looking back at all my fears
will they ever disappear, i wonder

and i
i
hoped i would change the world
hoped it would stop spinning so fast
hoped everything would be alright

but guess
what
the world still turned
the wounds still burnt
and the world changed me instead;
is that a bad thing, i wonder.

standing right, wearing my crown
made out of trash, evergreen and lead, everything at once
in the end this is when it all really starts

a beautiful tragedy
when the world forces you to face your fears
when you have no choice but not to be weak

and i
i
would love to lie down in the ruins
would love to get to be a crybaby
as i was before, childish, childish me
crying for pointless things instead of covering a heart becoming steel

but guess
what?
remember when i wished i had kissed you that night
remember your hand on the small of my back
remember when we first met
you had a bad feeling and i said: “still, don’t you wanna try”

(and you’d said i’d break your heart
but darling it’s alright
i guess that’s alright
we’re even, i’d break mine

too.)

ça ne m’a jamais posé problème.

*

ace autocollant

*

pas de haine retournée contre soi-même

ça arrive aux autres. j’ai eu la chance de m’aimer tout de suite.

pas de coups dans la rue

“pas comme les gay”, comme si l’appartenance à un groupe se comptait en coups.

pas de proches qui froncent le nez

“tu n’as pas trouvé le bon encore.”

personne qui veuille me guérir

ça arrive aux autres. j’ai eu de la chance.

 

j’ai eu de la chance :

ça ne m’a jamais posé problème

 

mais

 

les regards des gens quand je disais

“je ne vois pas en quoi c’est mal de finir vieille fille” en troisième

pas encore de jugement, mais une incompréhension, un fossé

ou ma grand-mère qui ne m’a pas écoutée avant

son discours, son “protège-toi si jamais…”

un peu plus tard, en seconde

(avec des points de suspension qui laissaient présager quelque chose d’ambiant,

pas assez concret pour que je l’attrape

une imitation de ce que le sexe serait plus tard, une notion, une fumée)

ou ma propre communauté

m’envoyant en pleine face que si les filles ne m’attiraient pas romantiquement parlant,

je ne serais pas assez LGBT pour eux

pas assez marginale, pas assez malaimée ou oppressée

alors qu’il y a déjà un fossé entre le monde et moi

une fracture nette comme un fémur brisé.

ça ne m’a jamais posé problème mais

ça posait problème aux autres, je crois

 

ça ne m’a pas posé problème mais

avoir enfin un vrai quelqu’un

on en discute par sms, longuement

-la distance rend la chose plus simple-

on s’envoie des je t’aime au bout d’une semaine

mais dire “au fait”

prend quelques mois

“au fait

je ne crois pas que j’aurai envie de coucher quand on se verra”

(“au fait

je crois que j’aurais peur que tu tentes quelque chose

une panique stupide

viscérale

que tu tendes la main vers moi et que je disjoncte”)

(le soulagement absolu quand on me dit “pas de problème”)

 

ça ne me pose pas problème, mais

-deux ans plus tard- pour un je n’ai jamais

je ne bois pas à je n’ai jamais voulu faire un plan à trois

et une amie dit “ah bon

mais je pensais que, avec M et C…”

je dis :

“oh non”

“oh non, un plan à trois,

ou même un plan à deux

moi, tu sais…” et je ris

(pour cacher le malaise qui m’a prise,

le vrai malaise de m’imaginer qu’on ait pu croire que je voulais coucher

comme si on s’était approprié mon corps sans mon accord

le fantasme de moi dans leur esprit si totalement séparé de mes vraies intentions

que je ressens en plein milieu de cette soirée une rupture profonde

béante

entre eux et moi)

 

mais j’ai eu de la chance :

 

ça ne m’a jamais posé problème

pas vraiment.